Le mouchard sur le toit (chapitre 6)

Vexé, Gestapo longeait le mur du jardin de Germaine.

"Amoureux... amoureux...", elle avait dit... "amoureux" !!!  Il avait bien entendu ! Depuis le temps qu'il la surveillait, jumelles en main, à la lucarne du grenier, en haut du pommier ou sur le toit de la cabane à Yffic Pochtron qui passait son temps au bistrot. C'était l'endroit idéal pour observer les allées et venues de sa Dulcinée, toujours seule. Et veuve en plus ! Le bruit courait de La Civette à la boulangerie de Simone Costiou, en passant par l'église ou même le cimetière, que son défunt mari lui avait laissé "un p'tit quelque chose".

- Un peu d’sous ? gueulait Soazig Le Fur se croyant seule avec Marguerite Gélébart. Une sacrée galette, tu veux dire !

Ce matin-là, Gestapo était au taquet comme d'habitude, ratatiné à l'intérieur de la tombe des anciens châtelains du canton, une sorte de mini chapelle en kersansite entourée de bruyères et d'une lourde chaîne. Les deux commères avaient poursuivi leur conversation en allant chercher de l'eau au fond du cimetière et il avait pu s'extraire de son antre en toute discrétion. Depuis ce jour, sa passion pour Germaine n'avait cessé de croître.

Une telle humiliation n'était pas supportable. Il allait son chemin d'un pas pesant, ruminant une vengeance contre "l'amoureux", à commencer par une dénonciation bien dans les règles en cette période de confinement. Mais auparavant, il fallait connaître l'identité de ce "guinaoueg". Une petite enquête qui, tout compte fait, ne lui déplaisait pas.

Germaine avait claqué la porte de rage et, comme si cela ne suffisait pas, elle avait aussi tiré les rideaux de la cuisine et fermé les volets de la salle du rez-de-chaussée où elle entassait tout un tas de vieilleries depuis la mort de Jo et la maladie de l'aïeule. Elle ne recevait plus personne le dimanche midi et l'ancienne salle à manger était devenue un débarras. Elle vivait entre la cuisine et les deux chambres.

- Au boulot ! lança-t-elle à Marcel déjà accroupi sous l'évier, lampe torche à la main. Y'a un litre de rouquin dans l'placard, et un farz de ce matin. Avec ça, j'te mijote un rôti de porc aux pruneaux ce soir si tu bricoles bien.

Et, jetant ses charentaises au bas des marches, elle grimpa au premier étage en s'efforçant d'étudier sa démarche.

- J'ai à faire ! poursuivit-elle, l'œil coquin, quelques prospectus publicitaires à la main.

Des masques ! rajouta-t-elle avec un large sourire. On va en avoir besoin.

Marcel commençait à se dire que le hasard faisait bien les choses. Il aimait bien bricoler, s'occuper dans la maison et aussi, les bons p'tits plats. Mais depuis belle lurette, au motif qu'elle aussi, elle bossait ! Marie-Laure ne lui servait plus que du cassoulet en boîte, des nuggets ou, les grands soirs, de la pizza surgelée avec salade en pochon de plastique et bière. Elle n'en avait plus que pour son "bébé d'amour", une saloperie de Yorkshire gros comme un mulot avec lequel, tous les soirs de la semaine, elle se vautrait sur le canapé devant la télé et les "Feux de l'amour" en podcast.  Enfin Il allait être bichonné !  Il le sentait. Plein d'énergie dans la perspective d'une soirée et d'un dîner de rêve, il vidait une boîte de galettes de Pleyben remplie de pointes, de vis, de tubes de colle et d'un vieux slip devenu chiffon, à la recherche de joints en bon état.

Assise sur le lit de sa chambre, Germaine feuilletait les prospectus que le facteur laissait chaque semaine dans la boîte aux lettres. Il y avait toujours des promos sur le café ou les apéros. Et puis, ça passait le temps de tourner les pages le soir après la lecture du Télégramme. Qu'est-ce que vous voulez, quand on est seule avec une pov' vieille qui cause plus !

Elle avait repéré les dernières pages consacrées aux vêtements. Elle n'avait plus à plaire et ne s'achetait jamais rien, en dehors des mi-bas par dix, d'un ou deux pantalons de jogging pour être à l'aise, d'une paire de charentaises pour l'année. C'était tout ! 

- Tu pourrais t'habiller un peu quand même ! ironisait cette pikez de Jeanne-Marie Goasduff. T'as des oursins dans les poches ou quoi ?

Mais aujourd'hui, fin d'après-midi de ce printemps 2020, la roue du destin tournait et il ne fallait pas laisser passer sa chance. Entre les culottes et les soutien-gorge en dentelle, en jersey-élasthane ou en lycra polyamide, il y avait du choix. Pas seulement en blanc ou en noir, ou couleur peau. Des rouges, des verts… et même un modèle jaune serin, sa couleur préférée. Tous différents, des "corbeille", des "triangle", "à balconnets". Des "push up" !?... Germaine ne savait pas ce que c'était précisément mais ça avait l'air bien. Et abordable avec ça, question prix ! Quatorze euros quatre-vingt-dix l'ensemble le moins cher. Elle fit le calcul en francs et se dirigea vers l'armoire. Bien obligée d'attendre l'ouverture du Super de Pouldreuzic ! Il fallait se contenter de ce qu'elle avait. Sur la dernière page de l'un des prospectus, un tee-shirt avait particulièrement attiré son attention. On y lisait en grosses lettres pailletées sur fond noir : "The futur is female". Malgré son anglais plus qu'approximatif, Germaine avait compris le message. Son heure était venue. L'avenir lui appartenait et répondait au petit nom de Marcel.

Suspendus à la tringle, les vêtements de Jo lui parurent soudain poussiéreux et inutiles.

- Je vais mettre tout ce bazar dans un sac et quand on sera déconfinés, j'irai au Secours Pop, ça fera toujours un heureux.

Pour les slips et les tricots de peau, c'était une autre histoire. Les jeter ? Elle détestait gaspiller. L'idée lui vint de s'en servir pour fabriquer des masques.

- Rien n'est perdu comme ça ! Mon pov' Jo, dit-elle, en regardant la photo du défunt dans un cadre sur la commode, si tu avais pu imaginer qu'un jour je mettrais un de tes slips sur ma tronche pour me protéger du virus arrivé jusqu'ici à cause des Chinois. Une cochonnerie qui dévaste toute la planète ! Moins d’deux et j'me retrouvais avec toi au cimetière !  Hopala! C'est que j'suis pas pressée, moi. C'est au tour de Mémé Coz d'y passer, oui. Si seulement celle-là pouvait l’attraper ! Délivrée qu'elle s'rait. Et moi, libre !

Emportée par son élan, elle vida les tiroirs et fit le tri dans la lingerie. Certains soutien-gorge étaient encore potables mais pas vraiment affriolants, en coton brillant, ni beiges ni roses, bien loin des modèles à la mode qu'elle venait de découvrir. Ni une, ni deux, elle s'empara d'une paire de ciseaux et découpa de nouveaux masques dans les bonnets. On disait qu'il fallait les changer souvent, les laver à quatre-dix degrés, les repasser… Autant en avoir une bonne dizaine par personne.

 - Germaine !

La voix de Marcel venait de résonner en bas des escaliers.

- J'ai fini la plomberie. C'est nickel. Si y'a autre chose...

- Parfait ! répondit Germaine, il est déjà six heures. T'as qu'à nous préparer un apéro. Y'a du vin blanc et de l'alcool de cassis pour se faire un kir, j'aime bien. Ou des bières, si tu préfères. Enfin, en même temps, des Corona en ce moment, on n'a pas trop envie.

- Le soir, j'aime bien un "jaune", osa Marcel. T'aurais pas ça dans ton placard ?

- Du pastis, tu veux dire ? Y'a skiff ! A droite sur l'étagère du haut. Et y'a une andouille de Guéméné aussi. Coupe-nous des tranches. J'arrive et je mets le rôti dans la cocotte avec des patates au four.

Il fallait faire vite. Germaine ne pouvait pas redescendre dans sa vieille blouse et sa jupe déformée pour un moment de cette importance. Après quelques minutes de réflexion, elle se décida pour la seule tenue convenable de son armoire, une robe bleue en lyocell avec un petit volant à la base, très tendance, et une goutte d'eau boutonnée au dos. Une trouvaille de l'été dernier dans la galerie marchande du Leclerc de Quimper portée une seule fois pour le mariage de sa nièce. Alors qu'elle décrochait la robe de son cintre, elle se souvint d'une combinaison achetée il y a quelque temps au camion. Le vendeur lui en avait montré plusieurs mais son choix s'était porté sur un modèle en nylon noir, suspendu au rétroviseur. Certes, la couleur était un peu osée mais c'était une promo. Quant aux sous-vêtements, n 'ayant aucune lingerie digne de ce nom, la question était réglée. Elle n'en porterait pas !

La soirée fut aussi délicieuse que le rôti de porc. Germaine était un fin cordon bleu quand elle voulait se donner un peu de mal. La pluie avait cessé de cogner les vitres. On avait même ouvert la fenêtre pour laisser l'air frais entrer dans la cuisine. Cela faisait du bien. L'alcool aidant, l'un et l'autre avaient un peu chaud. Un magnifique arc-en-ciel se dessinait sur l'horizon, ça sentait l'herbe mouillée, le trèfle. On entendait roucouler les tourterelles. La nuit tomba doucement, et comme il n'y avait plus rien à voir, Germaine et Marcel fermèrent les volets.

- Alors ? Tu as choisi ? demanda l'hôtesse avec un petit sourire en coin, le rez-de-chaussée ou l’étage ?

Marcel ne se fit pas prier. Quand ils s'installèrent dans la chambre, il la laissa se coucher la première. Elle portait une combinaison noire du plus bel effet et Marcel put admirer ses formes généreuses. Décidément, il était dans la bonne maison. Germaine avait éteint le plafonnier et la lumière douce d'une lampe de chevet éclairait le lit et les draps blancs. Elle avait profité de l'occasion pour sortir le trousseau brodé des initiales de l'aïeule et bien repassé. 

- Ne ferme pas les volets, Marcel ! Regarde, on voit la lune ! 

Dans le carreau, en effet, un beau croissant doré sur le ciel noir. Mais Marcel, qui avait longuement contemplé l'arc-en-ciel, commençait à s'impatienter. Il fit mine de s'extasier quelques minutes puis s'avança lentement vers le lit défait. Un gros oreiller gonflant et une poitrine plantureuse l'attendaient. Il approcha sa main du bras posé sur le drap, se pencha vers le cou puis la gorge et… tomba au pied du lit.

On venait de pousser un cri épouvantable. Quelque part dans la cour. Un cri suivi d'un bruit mat. Germaine et Marcel se précipitèrent à la fenêtre. 

La grande échelle de la grange était au sol. Juste en dessous de la fenêtre, ils aperçurent une forme humaine, allongée, immobile. Silencieuse.

Gestapo venait de s'écraser sur le toit du poulailler.

Par Marie Le GALL.    
Marie Le GALL

Née à Brest. Vivant actuellement entre Paris et la Bretagne. Auteur de 3 romans. "La peine du menuisier" (chez Phebus et livre de poche), prix Bretagne 2010. "Au bord des grèves".(Phébus). "Mon étrange soeur" (Grasset), lauréate de la bourse Paris Québec.