Le mouchard sur le toit (chapitre 5)

Le mouchard sur le toit (chapitre 5)

Marcel tournait en rond dans la salle, perdu dans une maison inconnue sans téléphone, dans un village dont il ne connaissait pas le nom, avec Germaine et sa vieille mère, confiné et surveillé, dessaoulé certes, mais l’esprit encore embué par la soirée chez Joseph Kersalé à La Torche. Quelle route avait-il pris à la sortie du bar, combien de kilomètres avait-il parcouru ? Pas beaucoup dans l’état où il était ! Pas rasé, dans des vêtements hors d’âge, le visage fripé, il avait une allure de jeune vieillard, il se fit peur en se regardant dans ce qui avait dû être un miroir.

Il ouvrit la porte et regarda dehors, il était rentré dans la première maison à l’orée du village, mais le centre avec l’église n’était pas tout près, cette ferme était isolée et il pleuvait encore comme vache qui pisse, le sol était boueux et il n’avait encore que les vieilles chaussettes du mari de Germaine, ni souliers ni sabots, pas question de bouger dans son état !

« Qu’est-ce que tu fais là, tu vois pas qu’il fait froid avec la porte grande ouverte, tu n’as jamais vu tomber la pluie, ferme donc et rentre, tu ferais mieux de t’occuper du feu, çui-ci va finir par s’éteindre ! » Aboya Germaine.

Marcel haussa les épaules et sans un mot se mit à remettre du bois pour faire reprendre le feu dans la cheminée :

« Comment je vais sortir de là ? » songeait-il en regardant les flammes reprendre lentement « je ne sais même pas où est ma voiture, je ne peux communiquer avec personne, la seule solution ce sont les gendarmes, maintenant que je n’ai plus de voiture, ils ne risquent pas de me faire l’alcootest, je n’irai pas en dégrisement, et eux ils auront le téléphone ! Mais si on est confiné, Renault est confiné aussi, il ne reste plus que Marie-Laure, mais elle aussi sera confinée, alors je vais passer le confinement à la gendarmerie ? Avant de prendre une décision, essayons de comprendre, après tout je serai peut-être mieux chez Germaine qu’à la gendarmerie ! »

« Tu parles tout seul ? » Germaine le fit encore sursauter

« Comment te remercier de ton hospitalité, tu m’as sauvé la vie, j’étais trempé, je commençais à tomber malade je suis bien ici, mais je me demandais ce qu’il fallait que je fasse, ce confinement c’est quoi ? » 

« Ma foi, ici tu sais il n’y a que la radio, le village par ici il faut des antennes spéciales pour capter comme ils disent, et avec le téléphone c’est pareil, « zone blanche » ils disent de ça ! Ici on nous a oubliés. Alors à la radio voilà ce qu’ils disent :« restez chez vous » et faites les gestes barrières. Est-ce que tu sais faire les gestes barrières ? Hé bien il faut se laver les mains tout le temps avec du savon et quand il y a de nouveaux venus, il ne faut pas les approcher, un mètre ils disent de ça. Autant dire que lorsque je t’ai lavé je n’ai pas obéi à la radio. Mais tu sais ils disent beaucoup de bêtises avec cette maladie là qu’elle se communique on sait pas comment. Mais chez nous on est en zone blanche, çui-là, comment ils disent le virus, ne va pas venir ici, je te dis, le village est oublié de tous. » 

« Alors tu ne vas pas au village, il n’y a pas un bar, une épicerie… ? »

« Confinés, ils disent de ça, on ne sort pas, on attend, et si on sort il faut remplir un « formulaire » et on doit signer. Mais ceux-ci n’ont pas fourni le papier et le postier est confiné aussi, donc si tu écoutes la radio, on va mourir ici dans les jours qui viennent, mais comme on bouge pas, on va pas tomber malades. On va mourir en bonne santé quoi ! On devra être heureux avec. Par exemple le médecin, çui-là qui doit venir voir la mère, confiné aussi il est, mais la radio dit qu’il peut consulter par téléphone, mais téléphone y a pas ! Il faut faire le 15 si on se sent mal. La mère ici elle se sent mal tout le temps, mais de 15 il n’y a pas. Je te dis on est oubliés ici, je veux bien te mettre la radio, mais ce qu’ils disent dans le poste c’est pour les autres. »

« Mais si tu sors, il n’y aura personne après toi puisque tout le monde est confiné ! »

« Je t’ai dit hier, il y a Gestapo, il est après moi tout le temps et il me fait peur, il serait prêt à me battre pour me faire rentrer dans la maison, c’est un vicieux et un méchant. » 

« Alors la seule chance c’est de prévenir les gendarmes, ceux-là sont confinés aussi ? »

« Non, mais alors il faut attendre qu’ils viennent par ici. »

« Donc, Germaine, tu me dis de rester ici et que les gendarmes vont venir un jour pour voir si tout va bien ? »

« Ma foi tu peux tenter ta chance et aller au village quand la pluie aura cessé, Gestapo va te sauter dessus et tu verras comment tu peux te défendre, mais pour l’heure occupe-toi donc avec le feu et prend un ciré pour aller chercher du bois sec dans la grange. Puisque j’ai un homme à la maison, au moins qu’il serve à quelque chose ! »

Effectivement Marcel trouva un vieux ciré des vieux chaussons et des sabots de bois, et il sortit vers la grange le dos vouté guettant le fameux Gestapo avec ses jumelles : il eut beau regarder partout, il ne vit personne alentour. Le bois était bien rangé au fond de la grange et il remplit le panier à ras bord.

« Dans quelle galère je me suis mis, c’est pas Dieu possible, un trou perdu, une ferme isolée ». La seule bonne nouvelle c’était que Germaine l’accueillait et qu’il avait pour l’instant le gite et le couvert, comme on dit il en avait connu de plus laides, et confiné pour confiné, plus il la regardait et plus il se disait que la situation aurait pu être bien pire. Dans l’état de nerfs où était Marie-Laure ces derniers temps, par exemple, il aurait pu être confiné avec elle ! Des jours entiers avec Marie-Laure ! Une histoire qui aurait pu mal finir !

Et c’est tout ragaillardi par ce constat qu’il revint ranger le bois près du feu.

« Cà t’a fait du bien de sortir un peu on dirait ! »

« Hé bien finalement on n’est pas mal ici, mais dis-moi si je reste plusieurs jours ici cela ne te dérange pas trop, il y a de quoi manger pour nous trois ? »

« Pour sur j’ai des provisions et un congélateur, et puis il y a le camion par ici, toutes les semaines il vient, et çui-là est pas près de se confiner, il a trop besoin de notre argent, on va le voir venir et on verra bien ce qu’il apporte, c’est là que tu pourras payer si de l’argent tu as encore ! »

« Bon, mais quand même c’est un changement, tu es sûre que ça va aller ? »

« Quand ça ira pas je te ferai sortir, mais pour l’instant on va attendre les gendarmes, ils passeront c’est sur »

« Moi tu me plais beaucoup tu sais, je suis bien ici ! »

« Et dis donc tu ne me ferais pas la cour ? C’est bien le moment, je vais te mettre au travail d’abord, cela fait tellement de temps que mon homme nous a quitté qu’il y a des tas de trucs à arranger, l’électricité, la plomberie, des travaux d’hommes, quoi. Et pour le reste on verra si cela me plait, la mère a un lit dans sa petite chambre et il n’y a qu’un autre lit, le mien, tu n’auras pas le choix ! Si tu as ce qu’il faut tu pourras dormir, autrement tu seras près du feu à même le sol. »

Marcel se demanda s’il avait bien entendu et la regarda hébété

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

« Ben quoi tu vas pas faire ta mijaurée, t’as bien compris, mais il faut travailler d’abord ! »

Marcel n’en revenait pas, il en avait connu, mais comme celle-ci jamais, on ne peut pas dire qu’elle y allait par quatre chemins, c’était du direct, mais il n’eut pas le temps pour réfléchir car on tapait à la porte d’entrée : si c’était les gendarmes, il partait immédiatement …

Germaine poussa un soupir :

« C’est y un autre abruti qui s’est perdu comme le mien ici ? »

Elle tomba nez à nez avec un gringalet portant un fusil, la soixantaine militaire, les cheveux en brosse et une tenue de chasse :

« Qu’est-ce que tu fais là Monsieur Fanch Le Dantec, on t’as pas dit que tu étais confiné, viens pas amener ici la maladie et reste bien dehors »

« Je ne voulais pas te déranger, mais j’ai cru voir quelqu’un chez toi, alors je me suis inquiété »

« Monsieur s’est inquiété et est venu avec le fusil, mais qui tu crois être pour venir chez les gens sans prévenir, et qui t’a demandé de me surveiller, je suis chez moi et je reçois ici qui je veux, et s’il y a quelqu’un dont je n’ai pas besoin c’est bien de toi »

« Mais « bégaya-t-il « j’ai vu un homme chez toi et j’ai eu peur pour toi ! »

« Parce que je n’aurais pas le droit d’avoir un amoureux, tu crois que je suis une femme finie, mais voyez-moi ça, allez ouste, va ranger ta mitraillette et pense à autre chose « 

Germaine ferma la porte brutalement et revint dans la salle

« Finalement tu n’as pas si peur de lui ! tu l’as mouché ! »

« J’ai un homme chez moi, j’en profite, allez, maintenant au travail, tu vas commencer par la plomberie, l’évier est à moitié bouché, voilà la boite à outils, installe-toi pour le démontage, il y a des bassines aussi. »

Marcel regarda Germaine avec un petit sourire

« Tu es énergique, tu me plais vraiment »

Et pour la première fois un petit sourire éclaira le visage de son hôtesse qui continua néanmoins sur son ton bourru

« Allez, il faut gagner sa croute ici »

Par Loïk Le Floch-Prigent.    
Loïk Le Floch-Prigent

Né à Brest, ancien président directeur général des sociétés Rhone-Poulenc, Elf-Aquitaine, Gaz de France, SNCF. Auteur de romans policiers ("Granit rosse") et d'essais sur l'industrie. blog: loikleflochprigent.fr