Le mouchard sur le toit (chapitre 4)

Le mouchard sur le toit (chapitre 4)

-      Qui ça ?

-      Jeannot ! nasilla une voix dans le portable. Jeannot Postec, de Concarneau.

Manquait plus que ce chonchon, s’agaça Marie-Laure Lelièvre.

A la télé, le professeur Chirokine bavassait comme une bête, dans un décor de boîtes de Pétri, d’éprouvettes, de pipettes, et de posters d’élus du Parti républicain. Il barattait des courbes et des stats, braquait ses interlocuteurs à la manière d’un torero en fin de carrière. Mais derrière le spectacle télévisuel, il y avait tous ces morts qui s’accumulaient jour après jour et commençaient à couler du plomb sur le moral. Avec ses longs cheveux filasses, Chirokine ressemblait à un vieil hippy qui aurait délaissé la compagnie des frères Pétard pour la parano et l’aigreur de la compétition scientifique. Un type étrange. Pas désagréable mais étrange. Qui menaçait, comme les prédicateurs évangélistes : « Nous sommes tous mortels. Dans nos sociétés, on ne supporte plus le risque ».

-      Quoi Jeannot, qu’est-ce que tu veux ? grinça Marie-Laure.

Depuis plusieurs jours, il n’était pas dans son assiette. Et pour bien faire, il avait sacrément arrosé son spleen la veille. Un apéro par skype avec des potes. La ligne qui gargouillait, les verres qu’on descendait à grande vitesse.  Ils avaient boulotté des amphet’, avalé des gin-to. Depuis plusieurs jours, sa boîte l’avait enchainé au télétravail dans un 70 m2 spartiate. Eplucher des carnets d’adresse, faire des additions et en ce moment surtout des soustractions, relancer les clients. Et endiguer un chefaillon qui fouettait dur devant les injonctions de la Direction. Et le traquait matin midi et soir. A la libération, grommelait Jeannot, celui-là, je me le paye. La boule à zéro !

-      Alors quoi ? relança Marie-Laure, d’un ton de plus en plus rogue.

Jeannot avait du mal à lâcher le morceau. Le Marcel, pftttt, envolé. Portable muet. Rien depuis des jours. La première fois que ça arrivait.

Ces deux-là faisaient la paire. Connus de Douarnenez à Concarneau. Avec crochets et embrouilles par Plovan, Quimper et Beg-Meil. Pas méchants mais grandes gueules, une sorte de Grand Magic Circus à bon marché.  Une doublette juste bonne à butiner, à se mettre minable le vendredi soir, à radoter au coin des zincs des blagues complètement piches chalutées sur internet. Des pistards à l’ancienne. Un peu largués. 

-      Euh… Je cherche Marcel, il est là ? 

D’un geste mécanique, Marie-Laure alluma sa septième Camel de la matinée. Et laissa passer un blanc, une sorte d’ange en piteux état qui aurait gobé trop d’ectasy. A l’autre bout, Jeannot entendait sa respiration de plus en plus hachée.

-      Non mon gars, pas de Marcel à la carrée et ça fait un bon bout de temps que j’ai pas vu cet abruti. Alors dis-lui que c’est pas la peine qu’il refoute les pieds ici.

-      Ah ouais, d’accord…. Il est peut-être au garage ? osa Jeannot. J’vais essayer là-bas. Euh… si tu le vois, dis-lui de me rappeler. Suis chez moi. Ils m’ont mis en télétravail…

Marie-Laure n’avait même pas écouté la fin de la phrase. Elle avait coupé le portable.

Marcel et Jeannot s’étaient connus en fac de Sciences Eco à Nantes. Très vite, les fillettes de muscadet avaient mis à genoux leurs grands rêves. Ils passaient plus de temps Quai de la Fosse, au Bouffay ou Place Royale que sur les bancs de la fac.

Au final, Marcel était devenu vendeur chez Renault à Quimper, attention, le MEILLEUR vendeur de la concession. Surtout, taclait Marie-Laure, un vrai amateur de caisses, au propre comme au figuré. Jeannot, lui, démarchait à Concarneau pour une compagnie d’assurance. Du bagout, de la mauvaise foi, un culot monstre, il ne se débrouillait pas si mal. Mais la seule qui avait vraiment tiré son épingle du jeu, c’était Francette, une petite blonde volubile et craquante, pas froid aux yeux, qui traînait tout le temps avec eux à Nantes. Francette Michonneau, une Vendéenne, des Herbiers. Elle était devenue directrice commerciale d’une boîte de la Réparation navale à Brest.

« Une vraie petite souillon » grognait Marie-Laure. Elle soupçonnait Marcel de la revoir de temps à autre pour quelques réjouissances. Encore que Francette se répandait volontiers qu’elle avait fricoté autrefois avec Jeannot puis Marcel. Et que ce n’était pas fameux, sur le plan sexuel s’entend, mais qu’en même temps, on se marrait bien avec eux.

Le Marcel ? Pas réapparu depuis presque une semaine. Marie-Laure, sa femme, voulait cette fois s’en désintoxiquer. Mais il y avait eu cet appel de la gendarmerie il y a trois jours. Elle l’avait prévenue qu’on avait trouvé sa Renault Kadjar rouge enlisée du côté de La Torche. A l’intérieur, il y avait son portable, batterie vide. Et une odeur aigre de nuit agitée. En trois secondes, elle avait imaginé le scénario. La picole chez Kersalé à la Torche, des filles à l’affût... La scène avait fait beuguer sa petite tête embrouillée.

Le patron des gendarmes du Finistère Sud s’était engagé à fourrer le nez dans le bazar et à passer la voir au plus vite. Mais pour le moment, il était à bloc, c’étaient ses mots, à cause de ces abrutis qui sortaient sans masque, sans gants, SANS LES ATTESTATIONS, osaient des barbecues dans les lotissements à la nuit tombée et continuaient à boire plus que de raison, comme si de rien n’était, et à se rouler sur le sable des plages comme des animaux, c’étaient encore ses mots. « Com-me-des-a-ni-maux ! » il avait répété !

Quand même ! Elle avait accusé le coup.

Quel fichu mois de mars ! Marcel qui avait dû se faire la malle après des dizaines de faux départs, le confinement, la conserverie qui l’avait mise d’office au chômage technique, les zig-zags haletants du professeur Chirokine, les hommes politiques, les virologues, les épidémiologistes emportés dans une putain de Salsa du démon, les perroquets de la télé et de la radio qui se tiraient la bourre, les morts, la glaçante cohorte des morts qu’on enterrait en douce. Et derrière, la longue queue des psys qui se ramassaient les uns après les autres et qu’on avait envie, une furieuse envie, de confiner pour de vrai avec interdiction totale de la ramener, sous peine… Marie-Laure était à bout !

Ce soir-là, tard, après le feuilleton du virus, elle avait fondu devant la télé. C’était idiot. Une petite chanson de rien du tout : « A toi/A ta façon d’être belle/A ta façon d’être à moi/A tes mots tendres un peu artificiels parfois… » C’était Joe, SON Joe, costard blanc, cravate lacet défaite, LE JOE, qui la remuait, la bougeait, comme jamais. Elle avait lapé trois petits verres de rhum. Et avait pleuré, un peu. Pas pleurniché. Pleuré, de vraies larmes, chaudes, salées. Pas sur elle. Encore moins sur Marcel. Mais sur ses jeunes années, même si, à tout juste quarante ans, elle en voulait encore.

Le lendemain, un type s’était pointé au pavillon, avait secoué la clochette de la porte du jardin, à l’arrière, et passé la tête par-dessus les buis luisants de bruine. « Monsieur n’est pas là ? » avait-il demandé avec un petit sourire. Elle avait reconnu assez vite ce visage plutôt avenant de commercial, la cinquantaine bien conservée, le genre de mec confortable qu’on voyait dans les films américains des années 70. Un physique pas inintéressant, pile dans la normalité mais avec ce léger déséquilibre, cette pointe d’asymétrie qui lui donnait tout son charme. C’était Ducreux, Jean-François Ducreux, le directeur régional des ventes de Renault. Marie-Laure l’avait rencontrée à l’occasion de petites sauteries à la concession. Il lui avait tourné autour. Pas comme un gros bourdon. Plutôt agile comme un chamois. 

Mais que cachaient ses tifs luisants, son cran à l’ancienne travaillé à la laque, la moustache à la Clark Gable et cette assurance de cadre à qui rien ne devait résister ?

Et s’il n’était pas complètement celui qu’on pensait qu’il était ?

Jean-François lui faisait toujours de l’effet. Et cet après-midi-là, mouillé et tiède, livré à l’ivresse des merles et des mésanges qui passaient d’un jardin à l’autre SANS SE SOUCIER DES FRONTIERES, EUX, l’effet était celui d’une petite secousse électrique. Il y avait dans l’air des vibrations de cupidonerie et une odeur vanillée de fleurs d’ajoncs. 

 « Alors, Monsieur n’est pas là ? » avait-il répété dans un étrange mouvement qui faisait bouger sa tête de droite à gauche et en même temps de bas en haut. Un peu comme une vis qu’on desserrait.

Jean-François ne se posait plus la question depuis longtemps. Il était hypnotisé par « cette femme assez bien proportionnée et en bon état de marche, mais jalouse de tout ce qui lui échappait, ou, nouvellement instruite par quelques copines de son entourage de ce que l’homme était le passé de la femme… » La citation d’Alain Chany lui martelait la tête. Tout le monde le savait et tout le monde pouffait ou s’en fichait, mais Jean-François Ducreux était un littéraire contrarié. En maintes circonstances de la vie, il lui venait des phrases, des extraits de bouquins qu’il avait dévorés et adorés. Le plus souvent, il n’en disait rien, mais parfois si. Et peut-être bien que là, ça allait lui servir.

Par Marc PENNEC.    
Marc PENNEC

Ancien grand reporter à Ouest-France, écrivain, Marc PENNEC adore le rock, la littérature de grand vent, bretonne et américaine, et brouiller les pistes dans l’Arrée, le Sud-paradis et ailleurs.