Le mouchard sur le toit (chapitre 2)

Le mouchard sur le toit (chapitre 2)

Marie-Laure Lelièvre commençait à s'inquiéter modérément. Ce n'était pas la première fois qu'il découchait, son Marcel, mais il aurait au moins pu se fendre d'un coup de fil, cet abruti, la moindre des choses, ou se contenter d'un texto même si le prétexte qu'il allait encore lui sortir était bidon. Elle avait l'habitude. En attendant que le café se fasse, elle regarda la rue à travers la fenêtre ouverte de sa cuisine, guettant son arrivée sans trop y croire, et même s'ils vivaient dans un lotissement plutôt tranquille, parfois même un peu trop, elle fut frappée par l'immobilité soudaine qui semblait désormais avoir paralysé tout le quartier, comme si quelqu'un avait appuyé sur la touche « pause » au beau milieu d'un film. Et cette pluie ne faisait rien pour arranger les choses. Bien qu'on soit lundi et qu'il était l'heure d'aller pointer, aucune voiture ne montra le bout de son nez et les insupportables gamins qui d'habitude descendaient vers l'arrêt de bus en braillant étaient aussi aux abonnés absents. Et ce silence... nom d'un chien. Rien à voir avec la quiétude mystique d'une cathédrale, C'était bizarre, c'était... comment dire, c'était plus un mutisme qu'un silence. Les rumeurs de la ville s'étaient tues. C'est comme si on l'avait bâillonnée.

Et puis, elle se rappela. Oui, bien sûr, le confinement, ce fameux confinement. Ils en parlaient en boucle sur toutes les radios, ils n'avaient que ce mot là à la bouche. Tous avaient bien sûr un avis sur la question, les politiques, bien sûr, les journalistes, les scientifiques, les psychologues, le pape et pourquoi pas les vendeurs de voitures pendant qu'on y était. Elle repensa à son mari. Pas le mauvais bougre mais un peu trop porté sur la bouteille. Adepte assidu des troisièmes mi-temps et peut-être même un rien volage. Elle préférait autant ne pas savoir. Par mesure de précaution, elle avait pris un somnifère avant de se coucher et s'était offerte une nuit royale. Le problème c'est qu'au matin, elle était toujours un peu dans le coaltar.

Elle regarda l'heure à l'horloge de la cuisine. Midi cinq. Ou plutôt minuit cinq. Comme par hasard, la pile avait dû rendre l'âme au milieu de la nuit. Au moins, les choses étaient claires. Le temps allait désormais rester suspendu à ces deux aiguilles immobiles, ce qui cadrait parfaitement à la nouvelle ambiance. La radio qu'elle alluma lui confirma qu'au quatrième top, il serait exactement huit heures du matin et dès qu'elle entendit le mot confinement, elle l'éteignit aussitôt. Aucune envie d'en savoir davantage. Elle finit sa tasse de café d'un trait, la remplit à nouveau, y ajouta le fond d'une bouteille de whisky qui traînait dans les parages et, appuyée contre l'évier face à la fenêtre qui donnait sur la rue, toujours en pyjama, elle lança à voix haute un ultimatum à Marcel, un peu comme s'il était là, devant elle, assis à la table de la cuisine. Aucune négociation possible. « Ecoute-moi bien, Marcel, je ne le répéterai pas deux fois ! Si à midi - je dis bien « à midi » - je n'ai pas reçu un appel avec un motif valable – j'insiste : valable – c'est bien simple, tu ne refous plus les pieds à la barraque ! Je te largue. Tu as bien entendu, Ducon : Je te vire. J'en ai assez, tu entends, j'en ai ma claque. Et ne me regarde pas comme ça, c'est fini, je te dis. Fi-ni. » Puis elle avala cul sec sa tasse et remonta les escaliers. Passant devant la porte ouverte de la salle de bain, elle se demanda si elle ne ferait pas mieux de prendre une bonne douche, un shampoing par la même occasion et même une couche de maquillage pour se redonner une apparence humaine et accueillir dans un semblant de dignité comme une épouse dévouée son bon à rien de Marcel qui, elle le devinait déjà, arriverait tout penaud en bafouillant des prétextes abracadabrants, mais tout bien réfléchi, non, finalement non. Qu'il aille se faire foutre, ce connard. Elle se remit au lit, éteignit son portable et replongea aussi sec dans un lourd sommeil, à des kilomètres de s'imaginer qu'au même moment, Marcel Lelièvre, enrubanné comme un pacha dans une serviette de bain un rien douteuse, sirotait un café en se séchant devant le feu de la cheminée d'une ferme où il avait échoué il ne savait plus exactement de quelle manière.

C'était acquis, il était dans la merde.

« Ouais, dans un sacré pétrin !» rumina Marcel Lelèvre dans sa barbe en regardant autour de lui. Une cuisine à l'ancienne avec en son centre, une table en merisier assez longue pour accueillir une équipe de foot au grand complet. Ce qui le fit penser à cette fumeuse histoire de loterie de l'amicale sportive. Il se rappela sa voiture enlisée, quelque part du côté de La Torche si ces souvenirs étaient exacts tout embrumés qu'ils fussent, ou plutôt la voiture de la boite, son véhicule de fonction pour ainsi dire, une Renault Kadjar nouvelle génération, la classe, par conséquent il pensa à son boulot, des emmerdements en perspective, à ce rendez-vous prévu à 11 heures avec Ducreux, le chef régional des ventes qui ne ratait jamais une occasion de faire de l’œil à sa propre femme. De fil en aiguille, il pensa donc à sa femme tout en préférant ne pas y penser. Connaissant Marie-Laure, le pire était à envisager. Qu'est-ce qu'elle allait encore lui sortir ? Menace de divorce ? Chantage au suicide ? Il se mordit les lèvres. Oui, il était dans la merde, pas d'autres mots. Et cette femme, Germaine, qui voyait des gestapistes partout. C'était une folle. C'est ça, il avait échoué chez une folle, ou plutôt deux folles, y compris la vieille. Certes, on lui avait proposé de se laver mais dans quelles conditions ? - Marcel se sentit rougir – et avec quel aplomb elle l'avait savonné comme un gamin. Certes, on lui avait offert sans renâcler un substantiel petit déjeuner dont il avait grand besoin mais bon, cette bonne femme, il ne la connaissait ni d'Eve ni d'Adam. Et cette histoire de confinement... il n'y comprenait rien !

-  Excusez-moi, Germaine. C'est bien ça, Germaine ? Je pourrais sans doute téléphoner d'ici ? Je n'ai plus mon portable.

-  Y'a pas le téléphone ici, dit-elle sans se retourner, toujours affairée à sa vaisselle. On n'a pas besoin de cette boite à bavard.

Marcel se mordit une nouvelle fois les lèvres. Son portable était bien évidemment resté dans la Kadjar. Il se massa les tempes. Le tord-boyaux de Job-la-goutte n'était pas sans avoir causé quelques dommages collatéraux. Et puis bon, il aurait également aimé pouvoir s'habiller décemment. Dans cette grande serviette élimée jusqu'à la corde, autant dire les choses comme elles sont, il avait l'air d'un con. Oui, d'un sacré couillon même, pensa-t-il, et dans le pétrin jusqu'au cou. Il se sentait pitoyable. Germaine lui apporta la réplique sans qu'il ne demande quoi que ce soit. Tout en s'essuyant les mains à son tablier, elle s'approcha de lui, pointant son ample poitrine en avant.

-   Bon, tu vas pas rester à grelotter toute la journée, mignon ! Tu as l'air de rien comme ça. Je vais te chercher quelques frusques de mon défunt mari. Vous devez avoir à peu près la même taille tous les deux. Mais je te préviens, faudra pas faire le difficile.

-  Suis désolé, murmura Marcel qui ne savait jamais quoi dire en pareil cas.

-   Désolé de quoi ? Ça fait plus de quinze ans que je suis veuve et de toute façon, de toi à moi, ça n'a pas été une grosse perte. Un fainéant de première, un bon à rien... Pas même été foutu de me faire un gosse, le sagouin !

Là, Marcel ne trouva rien à répondre.

-   Bah... ça fait des emmerdements en moins ! J'ai déjà assez de soucis avec la vieille qui déraille. Tiens, on va la coucher et puis on va réfléchir à comment on va s'organiser tous les deux.

-   Tous les deux ?

-   Ben oui, mon gars. Faut te faire une raison parce qu'on en a pour un moment d'après ce que j'ai entendu à la radio. Bon, c'est pas tout ça mais je vais te chercher ces habits. Après, tu m'aideras à déménager la vieille dans sa chambre. Avec mon mal de dos, ça devient de plus en plus difficile pour moi. Puisque tu es là, autant que tu serves à quelque chose.

Las, Marcel haussa les épaules, se leva et s'approcha d'une fenêtre qui donnait sur la cour, face à la grange à la gauche de laquelle s'ouvrait un chemin mal bitumé qui visiblement menait au bourg. Au loin, on devinait quelques maisons mais la pluie rendait la visibilité difficile, raison pour laquelle Marcel ne fit pas grand cas de cette silhouette qui grimpait sur une échelle adossée à un pignon. L'homme était vêtu d'un treillis militaire et coiffé d'un bonnet noir. Une paire de jumelle pendait à son cou mais d'où il était posté, Marcel ne pouvait la distinguer. L'aurait-il pu qu'il s'en serait d'ailleurs magistralement contrefoutu.

Par Hervé BELLEC.    
Hervé BELLEC