Le mouchard sur le toit (chapitre 19)

Le mouchard sur le toit (chapitre 19)

L’odeur prégnante de l’humidité se mêlait à celles de la pisse de chat,  de la poussière et de l’huile de moteur des engins de chantier abandonnés çà et là.

Le sol était jonché de cannettes de tous genres endormies sur un tapis de pierraille qu’on avait concassée et de blocs de béton dégringolés des parois.

L’écho des vagues filtrait par les hautes fenêtres veuves de leurs vitres.

Les yeux mi-clos de Marcel Lelièvre suivaient à l’extérieur le soleil qui shootait dans les dernières étoiles de cette nuit de mars. Etrange printemps 2020 où la peur avait fini par l’emporter sur la raison. Où le monde semblait s’être arrêté de tourner. Le monde, mais pas ce bout de terre et de roches qui domine fièrement l’océan à son extrême ouest depuis la nuit des temps.

Elle ne portait pas de masque, et encore moins cette visière ridicule qui vous donne la gueule d’un varan coincé dans son vivarium. L’écho de ses talons aiguilles écorchait le ciment du hangar, déchirait le silence matinal. Jouant à faire claquer dans la main gauche la cravache qu’elle agitait de la droite, elle allait et venait d’un pas assuré sans jamais détourner les yeux des panneaux écrits en allemand. Consciente de son accent, elle fit une pause dans sa marche et parut réfléchir quelques instants. Elle s’efforça ensuite de parler lentement afin de s’assurer d’être parfaitement comprise.

 - Tu vois, Marcel, Jim et moi, on est coincés dans ton bled depuis trop longtemps maintenant à cause de ce fucking virus que nous ont envoyé les Chinois.  C’est pas que ce vieux Donald nous manque ou que nos logeurs sont désagréables, mais votre beurre salé, vos galettes-saucisse sans frites ni ketchup, et j’te parle pas de votre Breizh Cola… Well, ça finit par nous cailler sur le jabot.

Bâillonné, ligoté sur une chaise en bois,  le représentant Renault n’en menait pas large. Pire, il ne comprenait plus rien à la situation. D’ailleurs, il n’y avait plus grand chose à comprendre depuis cette cuite chez Job-la-goutte et ce matin rincé de pluie où sa vie avait basculé dans un fossé.

Ses jambes battaient nerveusement la mesure, des courbatures atroces le labouraient des cervicales aux orteils et un sifflement à se cogner la tête contre les murs lui anesthésiait les tympans depuis des heures. Il faut dire que, ficelé et bringuebalé dans l’obscurité d’un coffre de Peugeot pendant des heures avec  Motörhead et Black Sabbath à fond la caisse dans les oreilles, ça pique un peu plus que la musique des sonneurs Martin & Josset ! Les paupières lourdes comme des bourriches d’huîtres, il tombait de sommeil et ne devait qu’à ses liens et sa peur le fait de demeurer encore éveillé.

A quelques pas de là, assis sur une glacière, les yeux rivés sur son portable, un jeune type rock n’ roll en costume sombre, chemise blanche et cravate noire, les cheveux enlisés dans un Vivelle Dop puissance-12-effet-brillant, fumait cigarette sur cigarette en buvant du café. Ses souliers pointus étaient aussi rutilants que la carrosserie des bagnoles de la concession. Son teint mat en faisait le fils idéal de Buffy Sainte Marie et d’Elvis.

S’attendant à le voir sortir un flingue d’un instant à l’autre, Marcel suivait discrètement le moindre de ses mouvements.

L’autre souffla bruyamment la fumée qui partit se perdre en volutes sous les voutes de l’usine désaffectée. Sa voix résonna bientôt entre les murs…

- Je vais t’expliquer un truc, Mec. Et pour une fois, le vendeur de voitures ne va pas baratiner le client, il va écouter. T’es prêt ?

- Hm.

- Parfait. J’aime cet esprit coopératif.

- Pas l’choix !

- En effet, tu n’as pas le choix. La vieille dont tu poussais si gentiment le fauteuil a craché le morceau. Elle nous a même balancé pas mal de news à ton sujet. Et t’es pas clean, Marcel, t’es pas clean du t…

- N’importe quoi ! Sourde comme un pot, muette comme  une tombe elle est, celle-là ! Elle entrave que dalle depuis des lustres !

Le premier coup de cravache venait de partir, cinglant. Un revers de Djokovic à côté, ç’aurait été comme une caresse de la fée Clochette.

La lèvre inférieure de Lelièvre explosa sous le coup. Le sang lui gicla sur le menton et dégoulina ensuite jusque dans son col de chemise. Mais le léporidé ne broncha pas. Il avait décidé de se la faire Résistant, façon Jean Moulin devant les Boches.

- On t’a dit d’écouter ! précisa la jeune femme. Jean Péju, ça te dit quelque chose ?

Marcel leva les yeux au plafond en inspirant un grand coup. Cette histoire de régulateur n’avait décidément pas fini de lui pourrir la vie.

- Alors, joue pas les mégères courroucées avec nous, Lelièvre, on est du même club, toi aussi t’as du sang plein les mains !

Elle laissa s’écouler quelques secondes, le temps pour Marcel d’observer ses mains attachées aux accoudoirs.

 - J’en reviens à l’histoire de la vieille… Parait que cinq minutes après avoir débarqué chez elle, t’étais déjà à poil devant la cheminée et que t’as fini dans le lit de sa belle fille… Mais, bad luck, Le Prune a mis fin à ta prérogative de plombier !

- On dit LA Prune ! C’est du fémi…  

La cravache s’abattit une nouvelle fois dans un sifflement court, définitif. Cette fois c’est le pif du Bigouden qui se mit à pisser le sang.

 Marcel serrait les dents. Les fesses aussi. « Vas chier, trumpiste de mes deux ! ». Depuis toujours il s’inventait des mots, des phrases comme celle-là. Des images, des mimiques aussi. Il se les répétait en boucle dans sa tête pour traverser les pires situations au boulot comme à la maison. Ça l’aidait à courber l’échine, à se sortir des orages sans trop de casse. Lorsqu’il débutait dans le métier de commercial et que Ducreux, le responsable des ventes à l’époque en poste à l’agence de Concarneau,  lui reprochait chaque 28 du mois son « manque de chiffre », pour lui tenir tête, il se le représentait sur les toilettes, le froc baissé sur les chevilles et juste à côté de lui, un petit rouleau dont il ne restait bien sûr que le carton. Lorsque la DRH le convoquait dans son bureau, pour lui faire remarquer que la hiérarchie, ça se respecte, il lui roulait des yeux exophtalmiques, la déshabillait ostensiblement du regard jusqu’à ce que, totalement déstabilisée, rouge comme un Saint Estèphe Château Ségur Cabanac 2009, elle le prie de quitter les lieux. Pas un geste, pas un mot. Tout en finesse. Ainsi la Directrice des Ressources Humaines ne pouvait porter plainte pour harcèlement. Il avait ses expressions toutes faites du genre « Ça va ? Tout va bien rien ne marche ? » ou « Si çui-là continue, va falloir qu’il arrête » ou encore « avec les cons tout est compliqué. Avec les connes aussi ».

- La Prune, Le Dantec ou Gestapo, qu’est-ce que ça change ? Une petite lettre anonyme délicatement déposée sur le pas de ta porte et adressée à ta femme, Keb. Quel meilleur coup bas pourrait-on imaginer pour se débarrasser d’un concurrent venu bouffer dans ta gamelle alors que tu te prépares depuis des mois à faire ripaille ?!

L’indien venait de se lever. Il devait en être à une quinzaine de clopes depuis qu’ils avaient éjecté leur captif de sa léthargie. Des blondes ; Marcel reconnut l’odeur des Camel de Marie-Laure lorsque le rocker ne fut plus qu’à quelques centimètres  de sa chaise. Merde… Marie Laure… Ducreux…

- Si je comprends tout bien, Lelièvre, tu serais le meilleur vendeur de bagnoles de la concession et tes primes de fin de mois, tu vas les noyer avec tes copains dans ce bistrot à La Torche !

- Mais non ! Je…

Jim retint le bras de sa collègue tortionnaire.

- Candy te l’a déjà dit, Marcel, tu ne parles que si on te le demande… Et donc, cette fois, comme t’avais déjà fait ton chiffre pour le vingt du mois, un bon chiffre certainement, t’as décidé d’investir tes billes dans un job d’appoint. Pour fêter ta première dans la bigoud’connection, t’as cru bon jouer les grands seigneurs en saupoudrant tout le monde au bar !

- …

- Ton fournisseur, c’était pas un gars basé à Saint Nazaire ? Je dis « était » car à l’heure qu’il est, il fait partie intégrante d’un nouveau bâtiment de la ville.

- Mais n…

- Ne mens pas Lelièvre ! On était en planque et on vous matait de l’extérieur ! Vous aviez tous le nez dedans ! Même le patron a viré de la goutte au snif ! Quand le bistrot a fermé vers deux heures du matin, tous les clients reniflaient comme des clébards un dimanche d’ouverture de la chasse ! … Sauf que le clébard, lui, même la tête dans le caniveau, il se perd pas sur le chemin du retour !

- Je…

- Shut your big mouth, Froggy ! T’as un grave problème ! T’as fait la fête avec quelque chose qui m’appartenait ! Seulement voilà : whisky plus bière plus coke, ça casse un peu la tête, Keb ! T’as même pas été foutu de rentrer chez toi ; t’as abandonné ta caisse sur le bord de la route et t’es allé te mettre au vert et éventuellement te soulager le biniou chez la Germaine. Alors, première hypothèse, t’as discrètement enterré la dope en marchant vers le village. Sous ce déluge, peu de chances d’être vu. Deuxième hypothèse, tu l’as planquée chez Germaine dès ton arrivée. Troisième hypothèse, tu l’as laissée dans ton Kadjar en pensant venir la récupérer quand t’aurais dessaoulé.

C’est la jeune femme qui poursuivit la démonstration.

- Sauf que nous, on a tout ratissé sur les abords de la départementale entre ta voiture et la ferme et pas un centimètre carré n’a été retourné récemment. On n’a pas eu besoin de tout retourner chez la Germaine puisque la vieille certifie que quand tu t’es pointé t’étais pas plus épais qu’un rat mouillé. Conclusion : tes potes bigoudens qu’ont des ventouses au bout des doigts ont réagi plus vite que toi en vidant ton coffre !

Le type venait de sortir un Magnum de sa poche et s’appliquait à y introduire le chargeur. Lorsque ce fut fait, il s’alluma une nouvelle cigarette.

- Je te pose une question, Lelièvre. Une seule. Il me manque quatre vingt kilos de marchandise dans mon stock. T’en détiens forcément une partie puisque Candy a retrouvé des traces de poudre dans le coffre de ta bagnole. Donc, soit  tu me dis vite où est planqué ce que tu me dois et on oublie tout. Soit tu t’obstines à mentir et j’te mets une fève dans le bocal.

Le commercial fut soudain pris d’une furieuse quinte de toux. Il ne savait visiblement pas par où commencer son histoire.

Déclic.

Face à lui, l’autre venait d’armer son flingue. La pression était terrible. Les genoux de Marcel jouaient les castagnettes.

- La … la poudre. c’est pas ce que vous croyez, m’sieur l’Américain…

L’indien lui caressa lentement la joue de la pointe du canon.

- Hey, Marcel, on est des amis maintenant, tu peux m’appeler Jim.

- Bien m’sieur Gym.

- C’est quoi alors ?

- On vous l’a pas volée et je connais pas ce fournisseur à Saint Nazaire. Jamais entendu parler.

- Continue, lapin…

- Lelièvre, m’sieur Gym, Lelièvre… On a… on a retrouvé plein de ballots tout le long de la côte Atlantique ces derniers mois. Ils en ont parlé à la télé, dans l’poste, dans les journaux, partout. La drogue a certainement été larguée d’un bateau peu avant un contrôle de la police maritime. Les courants les auront transportés jusque chez nous.

Candy s’accroupit au pied de la chaise et libéra l’une des chevilles prisonnières.

- Mer nature aurait-elle été généreuse au point de déposer quelques ballots sur la plage de Tronoën ?

- Impossible de savoir, m’dame Candy. Les flics interdisaient l’accès aux plages. Le rouquin y passait ses nuits. Çui-là, y vendrait sa mère pour avoir de l’avancement. Le ballot chez Kersallé, c’est un pote qui l’a remonté dans ses filets. C’est lui qui a saupoudré tous les gars du bar pour déconner. Pas moi.

- Et les traces de poudre dans ton coffre ?

- Le pain.

- Quoi, le pain ?

- Il ne vous a pas échappé qu’ici on bouffe pas vos saloperies de hamburgers et encore moins votre pain de mie au peanut butter. On bouffe du pain frais, du cuit, du vrai, avec la croûte autour ! Et sur le pain Tradition, y a toujours un peu de farine. Même que…

Marcel sentait à présent se desserrer les liens qui lui entravaient les poignets et la dernière cheville. Il sentait aussi renaître en lui cette confiance à lui faire pousser les dents. A cet instant, il aurait été capable de leur vendre une bagnole !

- Quand tu la renifles sans faire exprès, poursuivit-il, ça fait le même effet que la cocaïne. Enfin, c'est-à-dire que l…

Candy se redressa d’un coup. Blême, elle sortit la carte contact du SUV de la poche de son pantalon.

- Le boulanger, Jim ! What the fuck ! Le baker ! Why didn’t we think about him !

Lorsque Marcel Lelièvre franchit le porche du bâtiment en se frictionnant les poignets, la Peugeot noire bifurquait déjà à droite vers la départementale.

Le ciel s’était chargé de lourds nuages et une fine bruine avait entrepris de noyer les lieux. Il longea un long mur de béton où l’on avait peint des bigoudènes ; sept en tout. Pour la première fois depuis longtemps un sourire se dessina sur son visage lorsqu’il lut  Goude ar glav evez heol tommen dro (1).

- Tu parles, que le soleil va revenir !

Parvenu à son tour à la jonction, il tendit le pouce à la première voiture qui s’arrêta. Une seule chose importait dès lors : aller retrouver Germaine.

***

La soixantaine bien sonnée, le type qui conduisait la vielle Clio n’était pas du genre bavard. Casquette en tweed vissée sur le crâne, il écrasait clope sur clope dans un cendrier qui n’en pouvait plus. Dehors, les éléments se déchainaient. Usés jusqu’à la ferraille, les essuie-glaces à l’agonie s’en prenaient depuis un bail au pare-brise à en juger les rainures qui avaient méchamment entamé le verre.

Il se passa au moins cinq minutes avant que le conducteur ne daigne enfin desserrer les mâchoires.

- Où c’est qu’il va çui-ci ?

- Je sais pas.

- Comment ça « il sait pas » ? Il fait du stop comme ça sur la route en plein confinement et il sait pas où il va ?

- Je sais même pas où je suis !

Le barbu détourna quelques secondes son regard de la route et considéra son passager avec insistance.

- Tréguennec.

Lelièvre crut bon de lancer la conversation sur un autre terrain.

- Fait fresket (2), hein !

- Ouais. T’as raison, on n’a jamais eu un mois d’avril aussi chaud.

Soit le gus avait de l’humour, soit il se foutait de sa gueule. Marcel n’aimait trop ce genre de clients.

Devant eux, pour le peu qu’on pouvait encore en voir, la route se déroulait, noire, sinueuse, déserte, reflétant les mornes lueurs d’une journée merdique. Ne manquait que L’Ankou au décor. Le conducteur se racla la gorge et alluma les phares de l’auto. On était en guerre. Macron l’avait annoncé à la télé, qu’on était en guerre.

Lelièvre relança la conversation.

- À propos de confinement…

- Et quoi, « le confinement » ?

- Ben… comment ça ce fait que...

- J’suis médecin.

Marcel considéra son voisin de cabine avec circonspection. Si celui-là était docteur, lui était archevêque !

- Je roule, je visite,  je soigne,  je rassure,  j’appelle les hostos,  je sauve… ou pas ! On m’applaudit tous les soirs aux balcons, moi, Môssieur ! ajouta le conducteur, hâbleur.

Il tendit son paquet de cigarettes à Marcel.

- C’est quoi ton blase ?

- Marcel.

- Moi, c’est Henry. Les habitués m’appellent Riton.

- Tu veux une clope, Marcel ?

- Non, merci. J’ai arrêté il y a huit ans.

- Tu devrais reprendre, sinon t’auras jamais le cancer !

- Vous ne portez pas le masque ?

- Pour quoi foutre ? avec mon haleine, le Covid, j’te l’mets à genoux !

C’était maintenant clair, le gus avait de l’humour.

L’atmosphère s’était détendue. Le toubib se révélait finalement être un bon bougre. Juste un peu rustre sur les bords. Le Breton par excellence. Marcel avait appris ça lorsqu’il était remonté du 9.2. dans le 29. Ducreux l’avait prévenu : « Le Breton est un mec de parole. Le fais pas chier, il te le rendra. Si tu l’emmerdes, il te le rendra aussi ». Il avait ajouté « et lui dis jamais que t’es parigot ! »

- Urgence ?

- Si on veut... Une bonne femme qu’a tenté de se suicider en bouffant des médocs.

- Merde.

- Tu crois pas si bien dire ! elle a avalé trois boites de Dulcolax !

- Cul sec ?

- T’es un comique, toi !

- Pourquoi elle a fait ça ?

- Vas savoir… Le confinement fait des dégâts…  Une histoire de famille apparemment… T’as vu cette bagnole là, sur le bas côté ? Plus d’une semaine qu’elle est là. Le proprio n’a même pas appelé la dépanneuse.

La vieille Clio s’approchait d’un véhicule noir abandonné sur le bord de la chaussée. Le toubib leva le pied.

- Regarde un peu ! Ils ont piqué les quatre roues !

Ils progressaient maintenant au pas. Marcel fut pris d’un haut-le-cœur en découvrant son Kadjar vautré sur quatre vieux pneus, le capot ouvert à tous les vents, la lunette arrière en miettes.

- Les mecs ont dû se servir comme au self ! C’est pas possible d’avoir une caisse pareille et de la laisser se faire pourrir comme ça ! Y a vraiment des mecs qu’ont du fric à foutre par les fenêtres.

- Mais je croyais qu’en Bretagne, on était loin de tout ça !

- La gangrène, Marcel. La gangrène ça gagne, et personne n’est épargné !

- Ah…

- Bon, c’est pas le tout, je suis presque arrivé, moi.

- Moi aussi.

- Ben ? tu te rappelles où tu vas, maintenant ?

Lelièvre pointa du doigt une longère de pierre en retrait de la route.

- Ouais. Dans cette ferme, là.

Le médecin pila net.

- Chez Germaine ?

- Chez Germaine.

- T’es de la famille ?

- Par adoption.

- Par adoption, répéta le docteur en remettant le contact. Par adoption…

Il régnait une odeur bizarre dans la salle à manger où tout était sans dessus dessous ; comme si un ouragan était venu souffler les chaises, la nappe et tous ses verres, ses bouteilles. Factures EDF, contrats d’assurances, des tas de papiers gisaient sur le sol, recouvrant en partie un corps inerte tombé de son fauteuil.

Assise sur le banc face à la cheminée, Germaine leur tournait le dos. Elle tentait de raconter son histoire au rouquin avec un minimum de cohérence. Lui, prenait des notes, ne cessait de lui répéter que ce n’était pas grave. Que ça allait s’arranger. Il esquissa un discret signe de tête à l’adresse des deux nouveaux arrivants.

Suite à un message anonyme trouvé sur son paillasson, une femme d’une quarantaine d’années répondant au prénom de Marie-Laure (Germaine ne se rappelait plus de son nom) avait débarqué comme une furie à la recherche de son mari.

- Qui est Germaine, qui est Germaine ? qu’elle gueulait comme ça ! J’ai répondu que c’était moi.

Mais qu’est-ce que j’ai pris pour mon grade mon pov’ Youenn, qu’est-ce que j’ai pris ! Des « salope !», des « espèce de trainée !» et des « je vais te crever, morue ! », et d’autres mots que je répèterai pas sinon je peux faire une croix pour aller au ciel !

La Marie-Laure avait tout foutu en l’air en l’espace de trente secondes. Elle était ensuite montée à l’étage en hurlant « Où t’es, salaud ? ». Là haut, ça avait été le même cinéma. Tout ce qui lui tombait sous la main finissait en morceaux dans l’escalier.

Alerté par le reuz, Gestapo se pointait en tenue de combat, armé jusqu’aux dents, pour porter secours à « sa Germaine » comme il l’appelait depuis quelques jours.

Pendant ce temps là, réalisant qu’elle était à l’origine de tous les malheurs de sa belle fille, foudroyée par les remords, la vieille changeait ses plans funéraires et profitait de la rixe pour s’avaler en loucedé trois boites de laxatif qui allaient la vider de ses péchés avant de l’expédier fissa dans le monde d’à côté.

- C’est pas pour dire, mais elle vous aura fait chier jusqu’au bout, celle-là, déclara le rouquin lorsque Germaine, prise par un spasme se mit à suffoquer.

La mémé s’était subitement écroulée dans les bras de Fanch. Paniquée, l’autre bonne femme, la Marie Laure, avait aidé le mouchard à l’allonger par terre.

Le médecin s’approcha du corps et procéda aux palpations d’usage. Il lança un regard au gendarme et fit signe qu’il n’y avait plus rien à faire.

- Quand ils se sont penchés sur elle, j’ai bien vu qu’il était en train de se passer quelque chose entre ces deux-là ; comme un coup foudre, un truc dans le genre, si tu vois ce que je veux dire. Ça doit être la tenue de commando qui fait cet effet aux femmes !

Le gendarme opina du chef laissant à Germaine le temps d’un sanglot long comme ceux des violons de l’automne qui bercent les cœurs d’une langueur monotone.

- Et puis, tout d’un coup, à deux ils ont commencé à lui mettre des tartes et des tartes… Des pains même, je dirais. On aurait dit que du plaisir ça leur donnait.

- Quelle a été votre réaction, Germaine ?

- Arrêtez, mais arrêtez donc ! Vous allez me la tuer ! que je criais. Mais ces deux-là m’écoutaient pas ! «On la ranime !» qu’ils disaient, «On la ranime !»  Mais moi, faut pas me prendre pour un lapin de trois semaines, hein Youenn ! Ils voulaient être sûrs de s’en débarrasser, oui ! Lui, pour avoir le champ libre ici, elle pour calmer ses nerfs !

- Ils vous ont écoutée, à la fin ?

- Penses-tu. Ils ont continué, oui ! C’est seulement quand je leur ai dit que j’appelais la gendarmerie et qu’ils m’ont vu décrocher le téléphone qu’ils ont tout arrêté. Ils se sont regardés, Fanch a pris la main de Marie-Laure, ils se sont relevés ensemble, comme sur un petit nuage… et ils se sont barrés !

- Vous avez pensé à prendre l’immatriculation du véhicule ?

- Non mais, tu penses vraiment que dans ses moments-là t’as le réflexe de pr…

- Une idée d’où ils ont pu aller ?

- Mais, çui-ci est un drôle ou bien ?! j’en sais rien, moi !

Lorsque le rapport fut totalement consigné sur son carnet, le gendarme s’écarta pour prendre congé non sans préciser à Germaine que des lettres anonymes il n’y en avait pas une, mais dix neuf au total ;  pas écrites de la même main mais expédiées par un Maître corbeau qui ne manquait pas d’audace puisqu’il les expédiait simultanément à la gendarmerie et au Télégramme sans jamais oublier d’y porter les initiales P.B.

Mais son supérieur était sur le coup et il allait bien vite trouver le coupable.

Arrivé à sa hauteur, il ne fit aucun cas de Marcel et demanda au médecin de bien vouloir lui faire parvenir une copie de l’acte de décès au plus vite. Ils quittèrent la salle ensemble laissant Marcel Lelièvre à sa solitude dans l’encadrement de la porte.

Il resta planté un long moment dans la quasi-obscurité avant de se décider.

Il tenta alors un pas.

Germaine sursauta.

Un deuxième.

Le verre craquait sous ses chaussures.

Lentement, elle se retourna et attendit que le visiteur apparaisse enfin dans la lueur des flammes.

Le feu se mourrait et elle tremblait de froid. Le contre-coup sans doute.

Sans un mot, il se saisit de deux belles bûches qu’il déposa dans la cheminée avant de la rejoindre sur le banc.

Sans un mot ils se regardèrent avant de se tourner vers la lueur d’espoir qui renaissait dans l’âtre.

Sans un mot elle appuya sa tête sur son épaule.

Sans un mot il la prit dans ses bras.

Sans un mot, ils laissèrent le confinement les reprendre, les soustraire au temps.

Sans un mot.

(1) Après la pluie, le soleil revient toujours

(2) Froid

Par Jean-Luc Le POGAM.    
Jean-Luc Le POGAM

Né à Brest, Jean-Luc Le POGAM est passionné de rock, de peinture, de BD, de voile. Et d'écriture. Il a écrit notamment la trilogie des Mange-Rêve. Il a co-écrit « Monnaie de singe » avec Jean Failler, et cosigné « Le petit village sans nom » avec Nono.