Le mouchard sur le toit (chapitre 18)

Le mouchard sur le toit (chapitre 18)

Et pourquoi pas un dimanche ? Depuis plus d’un mois, avec ce confinement, il n’y avait plus de dimanche et de jours de semaine, la vie semblait s’être fait la malle et sous un cagnard de contrebande, la petite cité bigoudène paraissait aussi assoupie qu’un bled mexicain. Et donc, en ce chaud dimanche après-midi, Fanch Le Dantec, dit Gestapo, dit La Taupe, dit Tête-de-Nœud alla sonner à la gendarmerie. L’adjudant-chef voulait voir dare-dare le cafteur bigouden redescendu de son toit.

Il attendit qu’un gendarme vienne lui ouvrir la grille. Coup de bol, c’était Bellec. Ils se connaissaient un peu tous les deux depuis le pot de départ en retraite du secrétaire de mairie. Et Bellec était nettement moins con que l’adjudant-chef. D’ailleurs, le planton se garda de l’appeler par un de ses surnoms en l’invitant à le suivre.

Bellec était seul. « L’adjudant-chef a besoin de tes lumières. On va attendre qu’il revienne. Il m’a dit qu’il en avait pour un quart d’heure. Pas plus. Alors Le Dantec, toujours célibataire ? Toujours jambon-coquillettes ?  Et toi, tu le vis comment ce merdier ? ».

-  Le merdier d’ici ou le merdier général ?

-  Non, pour le local on va attendre l’adjudant-chef. Je parle du confinement.  Tu t’y fais ? - Oh moi, j’ai pas beaucoup de problème de distanciation, comme ils disent. Personne ne m’approche de près. Je suis à l’abri de la contamination. Et le reste je m’en tape un peu. Je vis dans mon coin.

-  Ouais, c’est ça, dans ton coin mais tu fouines quand même un peu partout, non ?  Et tu suis l’actualité ?  T’as vu que le chanteur Christophe vient de mourir du virus à Brest. Christophe, ça te dit ?

-  Euh oui... Capri, c’est fini.

-  Mais non, tête de pioche. Adeline pour qu’elle revienne. Je connais pas grand-chose à la chanson mais cette histoire m’a quand même scié les bottes. Voilà un gars qui, parait-il, dormait des journées entières et ne se réveillait qu’à 10 heures du soir. Et après il passait ses nuits à composer. Un confiné avant l’heure. Mais comment il l’a chopée, cette saloperie de virus ? C’est le livreur de pizza ? Le compteur Linky ? Du coup, on l’hospitalise avec tout le binz respiratoire. Et là, dix jours plus tard, t’as un zig qui décide qu’il faut le faire changer d’hôpital et l’envoyer à Brest ?

-  En chaise roulante ?

-  Mais non, bordel, y’a longtemps que t’es pas descendu de ton toit ? Tu sais au moins que De Gaulle est mort ? D’habitude quand il n’y a plus de place dans un hosto, c’est les nouveaux arrivants qu’on envoie ailleurs. Là non. T’as un mec qui a décidé qu’il fallait le changer de crèmerie, dans l’état où il était. Je veux bien admettre que ce genre de transport, par avion ou train, ça doit demander de la préparation et de l’appareillage et qu’on ne doit pas pouvoir attraper le dernier arrivé par la manche. Mais c’était Christophe quand même. Ils auraient pu lui foutre la paix. Tu vas me dire qu’il n’y a pas de raison de faire des exceptions pour le chobiz. Mais dis-moi. Imagine Johnny à la place de Christophe ? Tu crois qu’ils l’auraient envoyé à Brest ?

-  Mais Johnny, il est déjà mort.

-  Mais oui je sais, bon sang, c’est un exemple. Et il a eu raison de gueuler l’autre, le musicien, comment il s’appelle déjà ?

-  Pascal Obispo ?

-  Mais non. Oxygène, là.... Ah, j’sais plus. Et puis, à la télé ils disent qu’il restait de la place dans des cliniques privées à Paris. Pourquoi ils ne lui en ont pas trouvé une, au lieu de le transférer à 500 bornes de là alors qu’il était plus faiblard qu’un prématuré ?  A la radio, ils ont dit que c’était un chanteur décalé. Là c’est sûr, ils l’ont bien décalé.

Gestapo, dont la truffe commençait à flairer les prometteuses effluves du complot, se risqua à suggérer que c’était « peut-être le lobby juif ou les islamo-gauchistes ». Mais Bellec coupa net. - Mais non, commence pas à déconner, Le Dantec ? C’est juste l’histoire la plus déglinguée que j’ai entendue sur cet enfoiré de virus. Le pauvre gars est exfiltré de son hosto où il est déjà dans un sale état et il meurt loin de chez lui, loin des lieux qu’il aimait, loin de sa famille et de ses potes et il ne n’a droit qu’à des obsèques en catimini, sans même les applaudissements pour les gens du spectacle. C’est une saloperie immonde, ce virus. Il te prend la vie, il te prend la mort. C’est terrible. Terrible. Et il paraît qu’on en a peut-être jusqu’à l’année prochaine. On n’a pas fini d’en baver. Pffffff… Bellec eut à peine le temps d’achever son profond soupir de désolation que l’adjudant-chef entra en défonçant à moitié la porte. Encore plus rouge que d’habitude, encore plus essoufflé et visiblement encore plus emmerdé. 

« La Prune, il va falloir que tu m’expliques ce que c’est que ce binz dans le quartier. Le commandant de la compagnie m’a appelé.  Le préfet aussi. Putain, je me suis pris une ronflée ! Avant que j’aie eu le temps de faire mon rapport aux autorités, Le Télégramme a dit hier, sur son site internet, qu’on a trouvé un gendarme saucissonné dans sa camionnette. Le maréchal des logischef Youenn Lochmek, mon propre adjoint. Ce petit con de Barthès en a même parlé dans son émission, le soir, en disant que les Bretons ont inventé une nouvelle façon de préparer l’andouille. Mais comment ils l’ont su avec le confinement, ces fouille-merde du Télégramme ? C’est toi La Prune ? »

-  Ah non, chef, j’y suis pour rien. Je vous jure. Je l’ai appris hier soir.

-  Ouais... admettons. Et à ton avis, c’est qui ces Amerlocks qui ficellent un gendarme et se font la malle avec un vendeur de bagnole qui squattait lui aussi. Mais qu’est-ce que j’ai fait au Bon Dieu alors que dans le reste de la France, il ne se passe plus rien ? Plus un épicier braqué. Plus un vol de parapluie. De Gaulle disait que Sein, c’était le quart de la France. Moi on me gueule dans les oreilles que le quart de la France, c’est chez moi. Alors La Prune, vas-y, accouche. Explique-moi. Je joue ma carrière et le montant de ma retraite.

-  Ben moi ce que je sais sur les Amerlocks, c’est que j’ai d’abord cru que c’était des Parisiens. Mais je ne les ai pas dénoncés car je connais bien l’infirmière, madame Crenn, chez qui ils créchaient. Et puis deux soirs de rang je suis allé devant la maison. La première fois, je suis tombé d’un poteau. La deuxième je les ai entendus parler fort en anglais, dans le jardin. Ils n’avaient pas l’air d’accord. Mais avec un accent américain comme quand je mettais des prunes à Paris et que les Amerlocks me gueulaient « Grow con ! ».

-  Ouais, d’accord, d’accord... Et ils sortent d’où ?

-  Ils sont arrivés dans le bourg en même temps que cette enflure de Marcel Lelièvre. Cet enfoiré a prétexté un problème de bagnole pour aller s’installer chez Germaine, celle qui a des gros nibards.

-  Ca va, on connaît.

-  Excusez, chef. Le deuxième soir, donc, les deux Amerlocks parlaient fort. Visiblement ils n’étaient pas d’accord. A plusieurs reprises, je les ai entendus dire « Marseuil » ou quelque chose comme ça. J’ai cru que lui voulait aller à Marseille et elle, pas. Mais j’ai compris maintenant. Le Yankee il disait « Marcel…  Marcel… ». Et je pense que sa nana n’était pas d’accord avec le coup qu’il préparait. A mon avis chef, il y a de la drogue là dessous. Mais je ne suis pas sûr que le paquet que vous avez récupéré sur une plage… - Comment ? T’es au courant de ça aussi ?

-  Oui, forcément, mais je ne suis pas sûr qu’il ait un rapport avec ces deux loustics. Il y a eu des échouages sur d’autres secteurs. Ce qui est sûr, c’est que ces deux se connaissent. Et si le Yankee  court après le Marcel, c’est sûrement pas pour lui acheter une Renault Twingo. Ils ont un compte à régler. Et j’ai appris que le Ricain a une tête d’Indien à découper ce connard de Marcel par petits bouts de chair, façon supplice chinois. Bien fait pour sa gueule à ce fumier !

-  Hé ho, Gestapo, tu dérapes complet là. Calme-toi, merde.

-  Excusez chef, je peux pas l’encadrer ce Marcel. Chez Germaine il s’est conduit comme un salaud en sautant dans son pieu alors qu’au départ, il devait juste lui refaire un peu la tuyauterie.

-  Ouais, passons. Nous on a mis deux barrages hier soir. Mais pas de Peugeot, pas de Ricains, pas de Marcel coffré. Avec ce que tu nous as raconté, j’ai quand même de quoi faire un rapport ce soir pour calmer les autorités.

-  A mon avis, chef, ils sont toujours dans le coin. Est-ce que vous me donnez une autorisation de déplacement pendant deux jours ? Je vais fouiner. Je connais des endroits à l’écart où ils ont pu aller se mettre à l’abri. M’est avis que l’Indien va cuisiner le Marcel au couteau aztèque.

- Bon ok, vas-y. Nous aussi on va patrouiller.  Et j’espère qu’on ne retrouvera pas le déconfiné de chez Renault trucidé dans une Peugeot. Ça ferait désordre pour la maison-mère.

Par René PÉREZ.    
René PÉREZ

Journaliste retraité du Télégramme mais encore billetiste du samedi, avec la fidèle complicité de Nono. Tous deux ont également cosigné des ouvrages, dont l'un sur les coulisses de la presse bretonne. « Canard à l'Armoricaine » aux éditions Dialogues.