Le mouchard sur le toit (chapitre 17)

Le mouchard sur le toit (chapitre 17)

Julie tentait de consoler Germaine de la disparition de l’aïeule mais surtout de son homme.  Oui, en ce temps si court, il était devenu son mec. Et la légitime, la Marie-Laure, elle n’avait pas intérêt à se pointer à la ferme. Germaine se battrait bec et ongles. Un nouvel amour, une deuxième chance. Elle triturait son mouchoir à usage unique quand des pleurs d’enfant se firent entendre dehors. 

- Zoé ! appela Julie.

La fillette sanglotait.  

- Please Candy, wait me please.

Un crissement de pneus en marche arrière sur les graviers de la cour réveilla les poules effarouchées qui gloussèrent à l’unisson avec de grands battements d’ailes. Les deux femmes se précipitèrent à l’extérieur pour ne voir que les feux d’une Peugeot qui s’éloignait dans la nuit déjà installée.

- Zoé, ça suffit maintenant ! Je te ramène à la maison. 

La mère poussa la gamine dans sa voiture et la confia à son père.

- Faut que j’y retourne. Faut trouver Mémé Coz. C’est l’heure de son injection.  

Dans la grange, la mémé assise sur une botte de foin se régalait en son for intérieur des malheurs du bellâtre enfermé comme un malpropre dans le coffre de la voiture des Américains ! Direction la déchetterie. Eulalie avait filé se cacher en douce. D’un œil perçant à la façon des petites vieilles de Baudelaire, elle scrutait la cour une lampe tempête à la main : « Il est temps de prendre des dispositions ! Gast ! Si les choses venaient à mal tourner, et elles en prenaient bien le chemin… » Elle se frottait souvent le nez, au grand dam de Julie, très pointilleuse sur les gestes barrières. Elle l’avait camus, ce qui lui donnait un air mutin. Ses quatre-vingt-cinq ans approchaient et Eulalie savait que le bon Dieu l’attendait depuis un moment. Dans le caveau de famille, il restait un emplacement et au ciel sa place était réservée. Le purgatoire avait disparu comme il était venu. L’enfer ? Pas pour elle.  Et avec ce virus tueur de seniors et ces étrangers au village, il fallait se méfier de ne pas passer l’arme à gauche sans crier gare. N’empêche sans les Ricains, on serait où ?

La seule personne en qui la mémé avait confiance était Julie. C’est elle qu’elle guettait.  Germaine n’était pas une mauvaise fille mais, tout de même, son Jean chéri aurait pu prétendre à mieux. Certes, sa bru s’occupait bien d’elle, rien à redire sur les repas et l’entretien du linge. Mais côté tendresse, nada, nitra ! Il ne fallait pas compter sur elle non plus pour la conversation. Un brin vulgaire avec ça.

Tout allait trop vite pour Mémé Coz. Mais dame, c’était toujours mieux que de faner sous un plaid ! Le virus chinois, les laissez-passer, la blanche sur la plage, le Marcel kidnappé, le rapt du gendarme. Elle aimait se plonger de longues heures dans des séances de pleine conscience- là où Germaine, la simplette, ne voyait que gâtisme- mais elle n’y parvenait plus et avait perdu la sérénité qui l’habitait.

La lune s’était levée, l’aïeule porta son regard sur la tache sombre de la Mer de la Tranquillité et soupira.

- Psst Julie ! appela Eulalie quand elle reconnut la silhouette de l’infirmière. Tu ne voudrais pas monter au grenier avec moi ?

- Ben Mémé, qu’est-ce que tu fais là ? Mais l’escalier est raide et t’as plus de jambes !

- Assez pour grimper là-haut, fais-moi confiance. Je dois y aller. Mais par l’accès extérieur, à l’arrière de la maison, je ne veux pas que Germaine nous voie. 

- D’accord, mais d’abord ta piqûre. Ton taux de sucre va monter.

Avec adresse, elle lui injecta sa dose d’insuline dans la peau du ventre. La vieille femme posa ses yeux bleu gris sur le visage de son infirmière.

- T’as pas bonne mine, toi !

- C’est le confinement, murmura Julie. Je n’en peux plus. Daniel reluque la bimbo et ne me touche plus depuis que les Américains sont chez nous. Les enfants eux sont contents, à croire qu’ils nous échangeraient comme parents. Zoé progresse de jour en jour en anglais, prend des cours de maquillage avec Candy et teste son sex-appeal sur Jim.  Arthur a pris l’accent de Donald Duck et veut une panoplie de shérif pour son anniversaire. On était une famille et on n’est plus rien. Et en plus, depuis le départ de ces salauds, un comble ! La maison semble vide.

- On cause, on cause. Montons avant que Germaine ne vienne par ici. Je l’entends du côté de l’étable. Je l’ai entendu parler à Gestapo, la Prune enfin à Fañch, elle veut organiser une battue pour me retrouver. Il lorgne Germaine, l’obsédé. La disparition du Marcel est une aubaine pour lui, mais elle est raide dingue de son vendeur de voiture. Hi hi ! Il n’est pas près de revenir. Parti pour Paris ! C’est la guérilla là-bas, les cartels, la mafia…

- De qui tu parles, Mémé ?

- T’inquiète Julie !

Ce ne fut pas une mince affaire que de gravir les marches de pierre. Enfin, les deux femmes atteignirent l’étage sombre où régnait un fouillis indescriptible.

- Au fond dans la malle, haleta Mémé Coz.

Julie avançait à tâtons. On n’y voyait presque rien. Elle finit par dénicher la malle derrière un monceau de cartons pleins de vieilleries. Une odeur d’urine de souris la prit à la gorge quand elle fit claquer la serrure.

- Prend le coffret en métal et donne-le-moi, ordonna l’aïeule.  

Elles s’assirent sur une banquette poussiéreuse éclairées par le téléphone de Julie. Heureusement les persiennes étaient fermées, personne ne pouvait deviner leur présence.

- Écoute Julie, tu dois me promettre que jamais tu ne parleras de ce que je vais te dire. Tu m’entends ?

- Oui, je promets, répondit Julie, impressionnée. D’habitude, sa patiente ne s’adressait pas à elle sur ce ton péremptoire. 

- Croix de bois, croix de fer ?

- Oui, je promets, répéta-t-elle.

La vieille femme ouvrit le coffret dans lequel se trouvaient des enveloppes, des lettres et des papiers jaunis. Elle déplia un mince feuillet et le tendit à Julie qui lut à voix haute :

Certificat de baptême 

Hermione de Coatdu

Le 7 mai 1935, célébré à la chapelle du manoir de Locmaria

Parrain : Charles de Coatdu…

- C’est qui Hermione ?

- C’est moi ! Mémé Coz hoquetait.

- Pourquoi n’as-tu rien dit à personne ? interrogea Julie, émue, serrant la femme contre elle, oubliant la distanciation.

- La honte pour la famille, ma petite. Je suis née d’une union illégitime. J’ai été baptisée une deuxième fois sous le prénom d’Eulalie. Ma mère ignorait l’existence de ce premier baptême.  Mon père s’empressait de baptiser ses bâtards, histoire d’échapper à l’enfer.  Ce n’est qu’à ma majorité que j’ai appris le secret de ma naissance. J’ai des demi-frères dans le pays à ce qu’il paraît !

Julie se taisait. Toute proche, une hulotte esseulée chantait.

- Tiens regarde ! reprit la Mémé.

 Elle sortit un lourd sac de jute de dessous les papiers. 

- Ouvre-le.

La jeune femme ne put se retenir de pousser un cri quand elle vit la centaine de pièces d’or que contenait le coffret, des louis, des napoléons, et deux lingots.

- C’est pour toi. Ne refuse pas. Ma doué benniget ! Je t’aime comme ma fille. Le notaire de mon père m’a remis cet or à sa mort. Je n’en ai pas eu besoin, Erwan et moi nous nous aimions, nous avions un mabig, une ferme riante…

- Je ne peux pas accepter, répondit Julie, tout en rêvant déjà à une autre vie.

- Allez descendons ! Mais avant, une autre promesse. Je te charge d’organiser une belle messe pour mes funérailles avec des cantiques en breton. Avec biniou et bombarde : Ar baradoz, en chant d’entrée, Rouanez an arvor à l’offertoire et Pardon sant Erwan à la sortie. Et surtout, ne les laisse pas me brûler !

- Te brûler ?

- Oui, je veux être entière dans ma tombe.  Et enfin, marre de vivre comme des ploucs, tu m’achèteras un iPhone avec la 4G. Je le cacherai dans le clapier. Au cimetière, on capte un peu.

- Je promets, répéta Julie.

Tout se bousculait dans sa tête. C’était le chaos. Le monde d’avant s’écroulait. Elle glissa le sac de jute dans la vaste poche de sa veste et attrapa le bras d’Eulalie pour redescendre. Elles aperçurent Germaine qui sortait de l’étable. Gestapo rangeait une échelle. Il tourna vers elles ses yeux gris bleu semblables à ceux de l’aïeule. Il avait le nez camus. -C’est mon n’veu, chuchota la mémé. Et plus haut :

- Germaine, ma tisane ! 

Julie s’apprêtait à prendre congé quand l’éclat du gyrophare d’un véhicule de la gendarmerie éclaira la cour, chassant les chauves-souris et éteignant les étoiles. Un petit homme brun, aux lunettes noires, s’inclina :

- Bien le bonsoir, mesdames. Vous n’avez pas vu mon collègue aux cheveux roux, le chef Yaouenn Lochmek ?

Germaine l’invita à entrer. Elle sortit la goutte, fit du café pour tout le monde, sauf pour Hermione la mémé dont les yeux croisèrent ceux de la Prune. Elle buvait sa tisane, en plein flow, le sourire aux lèvres.

Par Anne-Yvonne PASQUIER.    
Anne-Yvonne PASQUIER

Anne-Yvonne Pasquier, médecin, est poète. Elle écrit depuis une dizaine d’années des romans. Une saga contemporaine prend vie à partir du centre Bretagne où elle réside et emporte le lecteur au Québec, au Liban… Elle est aussi productrice bénévole de deux émissions littéraires sur RCF Sud-Bretagne.