Le mouchard sur le toit (chapitre 16)

Le mouchard sur le toit (chapitre 16)

Candy, en dépit de son expérience, avait pâli. Ça ne rigolait plus.

Allait-il falloir descendre ce flic ? Ils n’avaient pas besoin de ça !

« Les mains en l’air, et fissa ! » articula Jim, son arme braquée sur le Rouquin ébahi, qui s’exécuta, tout en pensant à part soi que, finalement, une fois de plus, il avait vu juste. C’étaient bien des malfrats. Oui, mais en attendant il était mal barré.

Au même moment un étrange « Ouais ! » de joie s’éleva de la banquette arrière, en même temps que surgit la figure insolite d’une créature masquée, enlunettée, coiffée d’un foulard, et armée d’un antique flingot qu’elle pointait elle aussi sur le gendarme. Nos lecteurs auront reconnu Mémé Coz, alias Eulalie.

Mais déjà Jim avait jailli de son siège et tenant toujours le Rouquin sous la menace de son impressionnant calibre, le délestait de son arme de service tandis que Candy, accourue, lui attachait les poignets solidement avec la cordelette qu’elle gardait toujours dans la boîte à gants en cas de problème.

« Vous voulez mon foulard ? » proposa aimablement la vieille en le retirant de sa tête et Candy s’en empara sans poser de question pour bâillonner avec art le malheureux gendarme.

« Cordes, ordonna Jim à l’adresse de Candy, tel un chirurgien au bloc opératoire, et fais gaffe à l’enfoiré du coffre ! » et la jeune femme courut chercher le matériel demandé ; le coffre ouvert dévoila le corps convulsé de sursauts de Marcel Lelièvre qui rua vainement tout en proférant d’inaudibles imprécations. Le couvercle se referma sur lui.

En un tournemain le gendarme fut saucissonné par les deux complices sous l’œil admiratif de Mémé Eulalie. Ces Amerloques, tout de même, ils savaient y faire. Même si elle était pleine de sympathie pour ce brave fonctionnaire de la république qui, l’autre jour, l’avait gentiment ramenée chez elle, quand, sur la route, elle n’en menait pas large. Mais là, attention, pas de sentiment, il ne s’agissait pas d’empêcher Jim de faire un mauvais parti à ce salaud de Marcel ! L’Américain était bien le seul à pouvoir l’en débarrasser. Ce qu’elle avait pu jubiler, Eulalie, quand elle avait vu la bagarre et comment ils l’avaient fourré, ce bouffon, dans le coffre de la 308 !

Qu’est-ce qu’ils allaient faire maintenant ? Elle se le demandait, toujours assise sur la banquette arrière, ne perdant pas miette du spectacle. Ah gast, si la Germaine voyait ça ! C’est pas à elle qu’il arriverait pareille aventure !

Jim et Cindy portaient maintenant comme un paquet oblong, l’un la tête, l’autre les pieds, le Rouquin réduit à l’impuissance jusqu’à sa camionnette, arrêtée en bordure du chemin, le couchaient à l’arrière du véhicule. Jim se mit au volant pour le garer dans un endroit discret. Candy regagna la 308 et sourit à Mémé Coz. Elle se rassit à l’avant et se retourna vers la vieille dame.

« C’est pas pour dire, madame Eulalie, lui demanda-telle avec une exquise politesse, mais qu’est-ce que vous faites là ? Vous croyez que c’est le moment de faire une promenade ?

« Je sais bien, je vois que je dérange. Mais c’était plus fort que moi, je voulais être sûre que vous m’embarquiez bien cette ordure de Lelièvre ! Ce malfaisant qui avait vendu une voiture pourrie à mon gars –il en est mort –, et saute maintenant ma bru, cette traînée de Germaine ! »

Candy rassura la vieille dame : Marcel Lelièvre, Ils s’en occuperaient, il était attendu à Paris, elle n’était pas près de le revoir, fit-elle avec un sourire carnassier. « Mais dites-moi, poursuivit-elle, comment êtes-vous là ? »

Eulalie expliqua qu’elle avait tout vu de la bagarre et qu’à la faveur du désordre elle était tranquillement allée en fauteuil roulant jusqu’à la 308 laissée devant la grange ; la porte était ouverte, elle s’était glissée sur la banquette arrière et, discrètement allongée, avait attendu la suite : ils avaient embarqué Lelièvre, et elle par la même occasion, en passager clandestin. C’est qu’elle voulait être sûre qu’il ne revienne pas. Alors elle était restée.

« Oui, mais », dit doucement Candy, et son regard eut, quelque chose d’inquiétant. « Ça ne nous arrange pas du tout. Du tout ». 

Jim revenait, la mine sombre. « Mission accomplie », fit il laconique. Il ne nous dérangera plus.

« Tu veux dire que ... murmura Candy ».

« Non, pas tout à fait, ricana l’homme en noir. Mais tout comme ! »

La vieille ne put s’empêcher de le trouver tout de même très beau, cet indien. Lui s’installa à la place du conducteur et, après un rapide coup d’œil sur la passagère de la banquette arrière, interrogea son amie du regard. Elle le mit rapidement au courant de ce qui s’était passé. Mémé prit un air modeste. Jim eut une grimace significative. « Pas question de s’attarder. Nous devrions être déjà loin. OK ?»

Il y eu un silence. La nuit arrivait. On entendit le cri lugubre d’un choucas.

« Tu ne vas tout de même pas… fit timidement Candy. On peut vite fait la raccompagner… Il y en a pour quoi ? un quart d’heure aller et retour. On est à dix kilomètres à peine… »

« Tu es givrée ma pauvre ? Tu veux qu’on se paye un autre gendarme ? Ça serait plus vite fait de… »

« De quoi », demanda innocemment Eulalie en avançant la tête pour mieux comprendre la conversation.

Personne ne répondit.

Les arbres frissonnaient. Le vent s’était levé.

« On vous ramène, mémé Coz, il est tard. Germaine va s’inquiéter, dit soudain Candy d’une voix ferme ».

« Mais », grogna Jim.

« Non, je te dis. Non c’est non. On la ramène »,

« Et pour Lelièvre ? C’est d’accord ? », s’enquit encore la vieille dame.

« T’inquiète ! glapit Jim, excédé. Il aura son compte, Lelièvre ! fit-il dans un sinistre rictus »

Ils roulèrent en silence. La vieille était triste de rentrer, de retrouver sa morne maison, Germaine et ses amants potentiels, le vieux Fanch et les autres. Triste de renoncer à la vie d’aventure des Américains ? Et puis ils avaient l’air de bien s’aimer, ces deux-là, on le sentait rien qu’à la façon dont ils se regardaient l’un l’autre, et elle, Eulalie, ça lui rappelait son jeune temps. Alors, oui, la fête était finie. 

Candy était inquiète. Les choses prenaient un drôle de tour. Elle ne reconnaissait plus Jim.

 Lui était furieux de devoir faire un crochet pour rapatrier cette vioque en ses logis. Décidément Candy perdait la main : elle devenait trop sensible. Par bonheur ils ne croisèrent aucune voiture de police. Déjà on arrivait au petit bois qui jouxtait la grange du terrain de Mémé Coz.

Le fauteuil à roulettes était là, abandonné.

« On vous laisse là, madame Eulalie ? Vous pourrez vous débrouiller, c’est plat, jusqu’à la maison ! dit gentiment Candy. Vous nous excusez, on est un peu pressés ! Et motus, promis, Mémé ? »

« Promis juré ! assura Eulalie en ajoutant un signe de croix, je suis muette ! »  Les deux femmes s’embrassèrent avec un petit pincement de cœur. Comme si elles savaient qu’elles ne se reverraient pas.

                                            *******

  Chez les Crenn, depuis ce matin du départ des Américains, rien n’allait plus. Certes Julie et son mari étaient soulagés de voir écarté un danger latent dont ils soupçonnaient la teneur ne serait-ce que par la présence de l’arme redoutable de Jim, ou à travers quelques mots mystérieux échangés entre l’homme et la femme – mais qu’ils se refusaient à analyser, tant il se dégageait de charme et de sympathie de ce couple. Quant aux enfants, ils étaient littéralement fascinés tant par l’un que par l’autre, si beaux, si élégants, si talentueux, si différents des adultes de leur entourage. La petite Zoé en particulier que ses onze ans rendaient plus sensible à l’aura érotique de ces personnages. Candy, aux yeux de la fillette, était l’image de la femme qu’elle aurait voulu devenir ; et de Jim elle était secrètement un peu amoureuse. Où étaient-ils partis ? Pourquoi maintenant ? Que cachaient ils ? À ces questions, Julie et Daniel, ses parents ne pouvaient pas répondre et le mystère ajoutait encore pour la petite au charme des fugitifs et au chagrin de leur départ.

  Aussi quand le bruit se répandit qu’il s’était passé quelque chose chez Germaine, qu’on y aurait vu les Américains, que Marcel Le lièvre avait disparu, puis la patiente de Julie, la vieille Mémé Eulalie, ce fut trop. Julie déclara après le dîner qu’elle allait aux nouvelles. Zoé voulut à tout prix l’accompagner. Il fallait qu’elle sache ; et puis allez comprendre ce qu’il se passe dans la tête des enfants, elle avait l’espoir fou que, peut-être, ses américains adorés reviendraient par là. Julie, d’abord réticente à prendre sa fille avec elle, céda à ses instances. Bien qu’on n’eût plus revu la vieille dame, l’infirmière emporta sa trousse, sa patiente avait besoin d’une piqûre chaque jour et elle espérait encore qu’elle fût revenue, qu’on l’ait retrouvée errant sur les routes avec son fauteuil, comme il était arrivé quand il lui prenait l’idée d’aller au cimetière.

La nuit était presque tombée quand Julie arriva. Elle trouva Germaine toujours dans les lamentations. Maintenant elle regrettait même sa belle-mère, se plaignait amèrement de la solitude, des dangers qui menacent les femmes seules. Non, on ne savait rien des deux disparus, la police était sur le coup, mais on n’avait encore rien trouvé. La vieille lui aurait dit avoir assisté à la bagarre entre les américains et Marcel avant de disparaître elle-même. Mais comment se fier à la parole de quelqu’un qui n’avait plus toute sa tête ? On ne savait rien de plus. La nouvelle laissa cependant Julie songeuse. Mais où était passée Zoé ? Cette petite c’était du vif argent !

Pendant ce temps la petite fille que la conversation des adultes ennuyait était allée voir les lapins de Germaine dans leur clapier à droite de la grange. Elle s’amusait à leur passer une feuille de salade à travers la grille quand elle crut entendre une voiture. Elle leva la tête : au bout du jardin, arrêtée moteur en marche en bordure de la route, c’était la 308 ! Et Candy venait de se rasseoir à la place du passager et de claquer la portière sur elle. « Candy ! Candy » cria l’enfant en courant vers la voiture.

Par Marie SIZUN.    
Marie SIZUN

Parisienne nourrie aux vacances bretonnes depuis l'enfance, Marie Sizun se partage entre l'Ile Tudy et Paris. Ancien professeur de lettres, elle a publié 12 romans chez Arléa. Prix du Télégramme en 2008 pour « La femme de l'Allemand ». Prix Bretagne en 2016 pour « La gouvernante suédoise ». Prix de l'Académie française en 2018 pour « Vous n'avez pas vu Violette ».