Le mouchard sur le toit (chapitre 15)

Le mouchard sur le toit (chapitre 15)

Dans les campagnes bretonnes, les nouvelles courent plus vite que les ruisseaux ne dévalent les pentes lors des plus forts orages, surtout quand elles sont mauvaises, car il est bien connu que le malheur de ses voisins est toujours jubilatoire. À travers leurs rideaux, les gens du bourg avaient vu passer la fourgonnette de la maréchaussée. Il n’en fallait pas davantage pour affoler les langues. Malgré les interdictions, le bouche à oreille avait fonctionné. Sous le manteau, d’une fenêtre à l’autre, en pointant juste le nez sur le seuil.

- Chez la Germaine qu’ils allaient, j’en suis sûr, affirmait l’une en soulevant le masque qu’elle s’était bricolée.

- Paraît d’ailleurs que depuis quelque temps il s’en passe de belles chez la vieille folle, ajoutait la voisine, qui, elle estimait le masque superflu vu qu’elle était toujours enrhumée et que les microbes n’oseraient pas se risquer dans ses narines engluées.

Les gamins ont toujours une oreille à traîner. Comme c’était vacances à longueur de temps ‒ vachement sympa, le corona machin-truc ! ‒, ils n’avaient que ça à faire, en se riant des poulagas. Ripent les galoches, les voilà à courir comme des dératés chez la Germaine. Ah ! le déplacement valait le coup… Retour en quatrième vitesse afin d’effectuer le compterendu, certains de se rendre intéressants auprès des parents assignés à domicile et espérant bien leur soutirer une petite pièce afin de s’acheter, le confinement terminé, des pétards au bazar du père Couillard, qui aux dires de ses anciennes petites amies, portait bien son nom.

- Y a des gangsters qui ont tout cassé ! tonitruait un grand escogriffe, dont la voix en train de muer chaloupait entre plusieurs tessitures.

Dès que ça causait sur la place, Gestapo accourait, espérant grappiller quelque saloperie pour alimenter son arsenal de fouille-merde. Planqué derrière le monument aux morts de crainte de se faire alpaguer par les argousins, il apprit ainsi qu’il y avait eu du grabuge chez sa Germaine. Pas question de laisser Keb en profiter pour jouer les héros et se payer une bonne partie de galipettes ! Mais l’ancien flic n’avait plus des jambes de vingt ans… Chaud lapin, Lelièvre aurait eu le temps de lui faire son affaire, à Germaine, et même plutôt deux fois qu’une, avant que Gestapo ne débarque sur les lieux du crime.

Eh bien non… Elle était assise sur son banc. C’est là qu’elle regardait les nuages défiler ses soirs de vague à l’âme, autrement dit quand elle se sentait la tirelire désespérément vide. Si c’était pas malheureux d’être aussi belle femme et de n’avoir aucun mâle pour se régaler de ses charmes !

Ce jour-là, la veuve se tenait la tête entre les mains. Par intermittence, ses épaules se soulevaient comme si elle sanglotait. Elle entendit les pas lourds dévaler la pente, c’était Marcel qui revenait ! Elle l’aimait bien, Marcel. Oh ! Ce n’était pas un artilleur de première ligne, mais il avait assez de munitions en magasin pour calmer les ardeurs de son hôtesse et lui éviter de se tripoter toute seule dans son lit en gémissant.

Gestapo ! Les épaules de Germaine s’affaissèrent de nouveau. Celui-là, depuis le temps qu’il voulait lui apprendre à compter les étoiles ! Depuis trop longtemps d’ailleurs pour lui céder maintenant. En nage, débraillé, le souffle court d’avoir trop couru, Fanch eut du mal à déloger les mots d’entre ses gencives. Il constata les dégâts.

- C’est quoi, ça ? parvint-il à bredouiller en se laissant tomber assis à côté d’elle, espérant qu’elle se serre contre lui afin de se faire consoler.

- Comment veux-tu que je te le dise ? hoqueta-t-elle. Je suis arrivé après qu’ils ont fait leur coup.

- Mais qui ?

- Gast, il est con çui-ci ! Puisque que je te dis que j’ai rien vu.

- Et Keb ? Il a rien fait pour les empêcher ?

- Keb ? Je sais même pas où il est passé. Cet enfoiré-là, il a dû faire dans son froc, et il a foutu le camp de peur de se faire casser la gueule.

Il y en avait une qui ne perdait pas une miette de la conversation. La mémé Coz. En fait, cachée à proximité lors de son escapade, elle avait assisté au « séisme » de son fauteuil roulant. Voilà bien longtemps qu’elle n’avait pas éprouvé pareille jouissance ! L’occasion était trop belle de raconter ce qu’elle avait vu. Elle-même fut surprise du son de sa voix.

- Je croyais qu’elle était muette, ta vioque ! lâcha Fanch sans réfléchir.

- Je suis pas comme tous les connards qui parlent pour ne rien dire. Le blaireau qui te fait glapir comme un putois quand vous êtes là-haut, il s’est fait gauler comme un bleu-bite.

Elle riait rien que d’évoquer la scène. C’était ce fumier de Marcel qui avait vendu à son fils la tire au volant de laquelle il s’était envoyé dans le décor. Du matériel trafiqué, un voleur, comme tous les marchands.

- Dis-nous qu’est-ce t’as vu, mamm, la pria Germaine.

- Ah, ça ! Ils lui ont flanqué une sacrée roustée ! Assommé, ligoté comme une vulgaire andouille, bâillonné pour qu’il arrête de dire des conneries, et ils l’ont fourré dans le coffre de leur voiture.

- Mais qui, enfin ?

La vieille hésita. Mais maintenant qu’elle s’était remise à jacter…

- L’indien et sa squaw !

Germaine et Fanch échangèrent un regard intrigué.

- Les amerlocks ! s’exclama soudain Gestapo.

Satisfait au fond que Lelièvre ne soit plus entre les pattes de sa belle, il piqua quand même une rogne terrible.

-  Nom di diou ! Il sera pas dit que des dégénérés de trumpistes vont faire la loi en Bretagne ! Ils ont posé leur sac chez l’infirmière. Compte sur moi, Maimaine, je prends mon flingot et je vais leur toucher deux mots.

Les époux Crenn n’avaient pas vu leurs parasites depuis le matin. Aussi sympathiques ces derniers s’étaient-ils montrés avec leurs gamins, Daniel et Julie ne portaient pas les deux coucous dans leur cœur et encore ne savaient-ils pas qu’ils avaient affaire à des malfrats de la drogue. Gestapo fit chou-blanc, il revint chez Germaine avec le secret espoir de prendre la place du disparu.

Jim et Candy étaient restés planqués toute la journée dans un chemin creux en pleine cambrousse. S’ils avaient mis le grappin sur le Marcel, c’est qu’ils le soupçonnaient d’être en cheville avec le macchabée de Saint-Nazaire. Le Breton, Mocassin avait pour intention de trouver un coin peinard afin de lui faire cracher le morceau. Ensuite, il consulterait ses patrons outre-Atlantique afin de voir comment clôturer l’affaire. Leur prisonnier dans le coffre, ils avaient attendu la nuit pour prendre la route, augurant que les shérifs locaux ayant renoncé à faire du zèle seraient partis se pieuter.

C’était mal connaître Youenn Lochmek. Le vieux flic était resté sur sa faim. Les barrages routiers n’avaient rien donné. Il gardait cependant l’intuition que Marcel Lelièvre avait été enlevé et que ses ravisseurs se trouvaient encore dans le secteur. Et ses intuitions, il avait appris à ses dépens qu’il valait mieux s’y fier. Une seule fois, il ne les avait pas suivies, à cause de son crétin de frangin qui se croyait plus malin que tout le monde. Youenn avait dix-huit ans, Edmond deux de plus. Voilà qu’ils décident de jouer au loto, comme ça, sur un coup de tête. Le Rouquin griffonne les numéros sur un bout de papier. Sans réfléchir, par instinct. L’aîné se met à rigoler.

- T’as aucune chance, idiot. Moi, je vais te dire ce qu’on va jouer.

Pas besoin d’être bien malin pour deviner la suite. Ce furent les numéros du cadet qui sortirent ! Au lieu d’être millionnaire, Youenn s’était retrouvé à jouer les épouvantails aux carrefours avec un képi trop grand et un uniforme délavé.

Donc ce soir-là, le Rouquin se mit à patrouiller autour du bourg après le dîner. Intuition, intuition, il se laissait guider par son flair, comme un bon chien de chasse. Bien lui en prit, soudain il aperçut un véhicule louche arrêté à un stop, tous feux éteints. Une Peugeot 3008, de toute évidence une voiture de location. Il se gara de façon à lui bloquer le passage.

Jim et Cindy s’efforçaient de rester calmes.

- Je peux savoir ce que vous fabriquez à pareille heure sur une route de campagne ?

- Rien de mal en tout cas.

Tiens, tiens, des Américains… se dit Lochmek, qui avait en tête l’histoire du paquet bizarre retrouvé sur la plage.

- Vous pouvez me présenter votre attestation ?

Silence. Jim fit semblant de fouiller dans sa boîte à gants. Youenn effectua le tour du véhicule. Il entendit des coups sourds provenant du coffre.

- Qu’est-ce que vous transportez là-dedans ?

Jim sortit son flingue de la poche de son blouson.

Par Daniel CARIO.    
Daniel CARIO

Romancier. Ses dernières publications : Le Carnaval des héros (éd. Coop-Breizh), les Chaos de Bréhat (Presses de la Cité), Bretagne, sur des photos de Jean-Yves Guillaume (éd. Ouest-France).