Le mouchard sur le toit (chapitre 14)

Le mouchard sur le toit (chapitre 14)

-  Allô ? Gendarmerie Nationale, j’écoute !

-  Bonjour Monsieur le gendarme, alors voilà, j’ai à vous dire que…

Ça commençait à bien faire cette histoire de confinement. Pour un peu, on se serait cru revenu au temps de l’Occupation. Le maréchal des logis-chef  Youenn Lochmek, surnommé  « le Grand Rouquin » par ses collègues de la brigade, en avait ras le képi de répondre au téléphone à longueur de journée, et la plupart du temps pour des broutilles. Quand ce n’était pas celui-ci qui appelait pour se faire aider à remplir son attestation de sortie, parce qu’il voulait aller faire pisser son chien -alors que le clébard avait déjà fait ses besoins par trois fois- ou celle-là qui voulait savoir si elle avait l’autorisation d’aller à la messe –alors que les églises étaient fermées- c’était carrément des signalements pourris ou des rumeurs colportées. Et aussi quelques dénonciations en bonne et due forme. Ouais ouais, comme au bon vieux temps de la Milice dans les années 40. Il n’avait pas connu cette époque Youenn le Grand Rouquin -il n’était pas encore né- mais il en avait entendu parler dans la famille de ses beaux-parents qui avaient eu maille à partir avec ces drôles de zèbres, quand ils habitaient du côté de Poullaouen. Ils avaient déguerpi fissa. D’ailleurs, il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore croiser sur les routes de la campagne environnante, ces gabarits en tenue militaire camouflée, le fusil en bandoulière et le gros bide en avant, sortir brusquement de leurs 4x4 au premier carrefour. Comme s’ils venaient de repérer un groupe de dangereux terroristes islamistes planqués dans les buissons. De quoi foutre les boules.

C’est dire si les indics de tout poil avaient repris du service, en ces temps troublés de Covid-19. Pour preuve, cet agriculteur qui s’était fait dénoncer par un autre agriculteur jaloux, qui l’avait aperçu à plus d’un kilomètre de sa ferme en train de récupérer du matériel agricole, quelques poteaux et fils de paotrsaout (*). Les gendarmes avaient rappliqué dare-dare au domicile du contrevenant, lequel avait échappé de justesse, après force explications, arguments professionnels à l’appui, à une amende. Pour preuve encore, cette brave dame dénoncée par un coup de téléphone, anonyme évidemment, qui s’était vue infliger une contravention de 135 euros pour avoir trempé ses pieds dans la rivière, en bas de chez elle. Ah ben oui, c’était interdit. Interdit de se balader sur les chemins côtiers et sur les plages. Interdit tout simplement. On était en temps de guerre, oui ou non ?

- Allô, la gendarmerie ?

-  Oui, je vous écoute Madame…

-  Mon mari a disparu. Vous pouvez venir ?

Marie-Laure s’était enfin décidée à appeler les gendarmes. Son Marcel de mari n’avait pas donné signe de vie depuis le premier jour du confinement. Pas un coup de fil, pas de Sms, pas de courrier dans la boîte à lettres, rien. Certes, elle s’en était accommodée tant bien que mal, plutôt bien au début et moins bien par la suite, et franchement pas bien depuis la découverte de cette fameuse lettre, anonyme évidemment, glissée nuitamment sous sa porte.

« Chez  GeRmAiNe … Youenn Lochmek examinait le collage. Chez Germaine… Chez Germaine ? Mais bon sang, mais c’est bien sûr ! Chez Germaine, ben c’est Ker-Germaine ! Je sais où c’est ! »

-  Pardon ?

-  Non, non rien. Une idée, comme ça…

Le Grand Rouquin malin avait vite compris. Le maréchal des logis-chef était bretonnant -il en restait encore quelques-uns dans la gendarmerie- et il lui arrivait même de chanter quelque gavotte dans les festou-noz avec une bande de vieux potes connus au lycée et en fac, juste avant qu’il décroche pour s’engager dans l’armée. Youenn Lochmek habitait Kerblouz, pas très loin de KerGermaine, en fait. Tiens, tiens… cette histoire de disparition devenait intéressante, en tout cas plus passionnante que de passer son temps à vérifier les attestations de déplacement dérogatoire qui emmerdaient tout le monde, à commencer par lui-même. D’autant plus qu’il devait chaque matin remplir celle de se femme pour qu’elle aille faire ses courses, quelle barbe. Encore une belle trouvaille de ces technocrates qui nous pourrissent la vie, tiens. Au diable les contrôles d’ausweiss, enfin une enquête ! Il va falloir retrouver un disparu. Du vrai boulot de gendarme. Donc pour lui car il était tout seul ce jour-là, le p’tit con de collègue qui fait du zèle et qui l’accompagne d’habitude était en congé.

« Vous avez une photo du Marcel… heu, de votre mari, quoi ? » Cette tête lui disait quelque chose. Une tronche de belou certes, genre VRP, un peu rougeaud, surtout le nez, mais peut-être pas si con que ça. « Ah, il est vendeur de voitures…ah bon… Huummm…»

Le Grand Rouquin avait vite sauté dans sa Berlingo de service. Arrivé devant chez Germaine, il comprit immédiatement qu’il arrivait trop tard, en voyant la Germaine sur le pas de sa porte, les bras au ciel, vociférant et criant à tue-tête alors qu’il n’y avait personne pour l’écouter.

Nomdeutchieu, le disparu avait encore disparu !

Le gars Marcel, c’était bien le blaireau qu’il avait entr’aperçu lorsque lui et son acolyte avaient ramené la Mémé Coz chez elle, en panne dans son fauteuil roulant. Visiblement, le blaireau n’était plus dans son terrier. Et la Germaine qui braillait, qui hurlait : « Au secours ! On l’a enlevé ! On l’a kidnappé ! C’est un attentat ! » Bigre.

Il  y avait eu un sacré remue-ménage dans la maison de Germaine. Des traces de lutte, de toute évidence. Une chaise en morceaux, la table renversée, de la vaisselle cassée partout sur le sol, une soupière qui se vidait lentement de son contenu, une bouteille de vin brisée au goulot et même le vieux rideau de la fenêtre qui était déchiré, comme s’il avait été lacéré à coups de couteau. Et là, des tâches de sang, toutes fraîches. Autant de signes qui laissaient à penser qu’il venait de se passer autre chose qu’une discussion amicale dans cette cuisine. Près de la cheminée, le fauteuil Voltaire était vide. Plus de Mémé Coz. Disparue elle aussi ? Kidnappée, en même temps que le Marcel ? Germaine était comme folle, hors d’elle, proche de l’apoplexie. Elle était sortie donner à manger à ses poules, et elle avait entendu du bruit dans la maison, des éclats de voix et des cris, et le temps qu’elle arrive, une voiture avait démarré en trombe. Il n’y avait plus personne quand elle était arrivée dans la cuisine. Volatisé, son Marcel ! Sans même finir ses langoustines, gast ha gast. On l’avait enlevé, elle en était sûre.

« C’était quoi comme voiture ? » demanda le gendarme. Germaine ne savait pas. Elle ne savait plus si elle était blanche, noire, grise, rouge, verte, ou… Elle ne savait même pas si c’était une voiture d’ailleurs. C’était peut-être un fourgon, ou autre chose.

« Avec tout ce qu’on voit sur les catalogues maintenant, les S.U.V., les CrossOver, les quatre-quarts, et tout ça… comment voulez-vous que je sache ? Vous êtes marrant, vous. »

Il n’y avait pas de quoi se marrer, pourtant. Youenn le Grand Rouquin lui, ne rigolait pas. Il venait de se choper une sale affaire, à coup sûr.

Les recherches avaient été très vite organisées, mais les barrages mis en place sur les routes de la commune et alentour n’avaient rien donné. Si ce n’est quelques resquilleurs interpelés, qui pour défaut d’attestation, qui pour vitesse excessive ou alcootest positif. En ces temps de prohibition, il y avait toujours quelques petits malins qui savaient où rejoindre les potes pour écluser quelques mousses vite fait dans l’arrière-cuisine de tel ou tel bistrot, ni vus ni connus. Au risque de se faire rattraper par la patrouille et de souffler dans le biniou. Et elles circulaient les voitures bleues ! On les voyait passer au ralenti devant les cafés, ou planqués aux croisements et ronds-points stratégiques, à l’affût. En rase campagne comme en bord de mer, partout. Fallait faire gaffe.

Ah si, on avait bien retrouvé la Mémé Coz, endormie dans son fauteuil roulant. Elle avait dû profiter du ramdam pour prendre la poudre d’escampette, avaient supposé les enquêteurs. Mais comme elle ne disait rien, on n’en savait pas plus.

Mais de Marcel Lelièvre, aucune trace. Le meilleur vendeur de voitures de l’Ouest restait introuvable. Déconfiné avant l’heure !

- Allo ? Gendarmerie Nationale, j’écoute !

Allez, c’était reparti. La délation qui continue…

- Je suis Jos Le Gall, de Kerity. Je viens de trouver un paquet bizarre en me promenant sur la plage…

- Mais vous n’avez pas le droit, Monsieur !

- … Oui, je sais bien… mais on dirait que c’est à moitié de la drogue qu’il y a dedans… Vous n’avez qu’à venir voir par vous-mêmes !

*paotr-saout: clôture électrique (garçon-vacher en breton)

Par Yves QUENTEL.    
Yves QUENTEL

Photographe, journaliste (Ouest-France, Oxygène, Radio-France), Yves QUENTEL est passionné d'art et tout particulièrement d'arts plastiques. Il est surtout le créateur emblématique du Hangar't, ce mouvement de pop art rural, né en 1992 à Nizon (commune de Pont-Aven). Connu aussi bien à Poznam que Galway...et New York !