Le mouchard sur le toit (chapitre 13)

Le mouchard sur le toit (chapitre 13)

C’est qu’on avait voulu un peu trop vite l’oublier, Mémé Coz, dans cette drôle d’histoire. Elle appartenait à la cohorte des invisibles, celle des vieux qui ne valent pas tripette et que l’on confinerait peut-être jusqu’à l’automne. Véridique ! Entendu au poste ce matin sur Radio Bonheur. Alors que des années de quatre saisons, les aînés n’en verraient plus beaucoup désormais. On la disait timbrée, zinzin – sa bru le prétendait – frappée de mutisme et quasi impotente. Pour sûr, Eulalie n’avait plus tout à fait ses jambes de vingt ans mais la parole, elle ne l’avait pas vraiment perdue. Elle en faisait juste l’économie pour partager les mots doux, les mots bleus avec son mateluche quand elle le rejoindrait par-delà les océans cielleux chez Saint Pierre himself.

Jusqu’à cet imbécile de Gestapo, enkyste a son poteau, qui ne la calculait pas !

Mais il fallait se méfier de l’eau qui dort, a commencer par l’eau confinée du lavoir près du cimetière face à la longère des Crenn. Surtout lorsqu’un Mocassin d’eau y a élu sa planque et que Mémé Coz, eh bien, elle a bien envie d’y foutre un coup de talon de bottine Mephisto pour la réveiller la flotte, et le Mocassin d’eau avec…

Est-ce qu’elle n’était pas suffisamment confinée comme ça, à partager son toit avec sa bru, et maintenant avec ce bellâtre qui n’en finissait pas de vérifier la tuyauterie de la maison, toute la tuyauterie, et surtout les conduits de celle qui portait jupons !

Ah, elle en aurait de bonnes à raconter à Yann ! Elle se signait en évoquant la mémoire de son fils unique, lequel n’avait pas trouvé mieux de casser sa pipe dans un accident d’auto ! Un salopard lui avait vendu une Renault dernier cri avec un régulateur de vitesse qui faisait des siennes. Un beau jour, ou était-ce une nuit, sur la départementale Châteaulin-Douarnenez, une voie verte, sinueuse et arborée, réputée pour quelques-uns de ses virages en épingle, le régulateur s’était soudain bloque à 120km/h. Le Yann avait avalé la départementale en moins de dix minutes pour finir par faire le saut de l’ange dans la baie, juste après Kerguilliguy, et ce n’était pas un toponyme pour rigoler, parce qu’elle, la zinzin – elle avait sans doute commence à l’être ce jour-là –, elle ne rigolait pas du tout quand on avait repêché la Vel Satis avec son fils dedans, empêtré dans ses airbags et empêché dans ses mouvements à cause de ces satanes coussins d’air justement et les poumons pleins de flotte. Tiens, si ça se trouve, c’était bien ce salaud de Marcel Lelievre qui la lui avait vendue à la concession, la Vel Satis. Ce même Marcel Lelievre qui s’envoyait aujourd’hui sa femme. À se demander s’il n’y avait pas eu ce jour-là un homicide avec préméditation.

Sauf que désormais, il y avait prescription.

Alors, Mémé Coz noyait le poisson en yoyotant dans son coin, prenant son mal en patience, tout en ayant sa petite idée pour ventiler le coucou hors du nid ! 

Elle ferait la chèvre, ou plutôt deviendrait l’appât pour un genre de poisson inconnu en pays bigouden, certes, mais d’une efficacité légendaire.

Et voici comment Eulalie Le Minor, ex propriétaire de la Quincaillerie du Bourg, retraitée et reine-mère des bruyères, allait procéder : par petits bouts façon puzzle :

Depuis un mois, elle remplissait dument son attestation de sortie, modèle zinzin, découpée dans le Télégramme. Elle quittait son Voltaire pour un modèle moins élégant mais plus dynamique : un fauteuil roulant manuel tout confort, option repose canne, pour descendre ensuite en roue libre jusqu’au bas de la cote ; elle garait son engin devant l’échalier de l’enclos du cimetière. Elle s’aidait ensuite de sa canne pour passer les grilles et marchait doucettement jusqu’à la tombe de ses deux hommes. Avant le grand confinement, il ne manquait pas d’âmes charitables pour la ramener jusqu’à chez elle. Si Julie l’apercevait depuis ses fenêtres, elle la remontait. Mais depuis l’épidémie, l’infirmière était débordée. Alors il fallait compter sur le hasard ou sur Germaine.

Lundi, ça avait été le bellâtre lui-même que sa bru avait envoyé. Eulalie avait manqué rompre son vœu de silence pour lui demander s’il se souvenait avoir vendu une Renault Vel Satis à un certain Yann Le Minor… mais, elle s’était endormie bercée par les cahots, victime des prémices d’une insolation. Faut dire que le mois d’avril était particulièrement beau. Ça embaumait partout le rosier églantine et la pivoine. Les mouettes piaulaient dans le ciel. Les hirondelles étaient de retour et les criailleries des martinets zébraient l’azur. Et hier, c’est la Maréchaussée elle-même qui vint au-devant d’Eulalie.

Ils étaient deux, un géant roux au visage grêlé et un brun, court sur pattes, portant des lunettes noires.

–  Gendarmerie nationale, bonjour, vous pouvez nous montrer votre attestation, madame, lui avait demandé l’argousin a lunettes.

Sans mot dire, souriant de toutes ses rides, Eulalie avait fouillé dans sa poche de son sarrau pour en extraire un joyeux capharnaüm : muselière d’une bouteille de crémant d’Alsace que le bellâtre avait rapporté du supermarché pour fêter ses un mois de confinement avec Germaine, dé à coudre, patte de lapin élimé jusqu’à l’os, médaille de saint Christophe – on a beau rouler en fauteuil, on est jamais trop prudent –, bouts de laine, boutons en nacre, une plume de geai et, pour finir, une cartouche Big Game Pallettoni 8,6 MM, avant de dénicher, plie en quatre, l’aushweiss dument rempli.

Le gendarme avait louche sur la cartouche gros gibier :

–  Souvenir, avait-elle lâché de manière laconique.

La Big Game Pallettoni 8,6 MM, son pense-bête. De la savoir dans sa poche la rassurait. Il n’y a pas de problème sans solution, disait toujours son Cheum en armant sa pétoire.

–  Vous avez coché « sortir pas loin de chez moi pour exercice physique » …

La vieille plantait son regard bleu bigouden droit dans les carreaux noirs du poulet, sans ciller. Et alors, elle n’avait pas le droit de se dégourdir les jambes peut-être ? Non d’un chien.

Galeux !

Ce que le rouquin avait parfaitement compris, lui.

–  Une sortie, c’est bien pour prendre l’air, non ? A vélo, à pied ou en fauteuil, qu’est-ce que cela change ?

Au fond de lui, il en avait ras le képi de demander à tout bout de champ aux uns et aux autres le motif de leur sortie. Ce n’était pas pour ça qu’il avait signé et revêtu l’uniforme.

Le brun, lui, faisait du zèle. Il avait le carnet de contredanses chatouilleux. Voulait du galon. Biglait sur ceux du chef. Le genre de flic qui se cache dans les fourrées des ronds-points, arrête les femmes conductrices sous prétexte qu’elles ont glissé le Stop pour vous lester d’une prune.

Un vicieux.

–  Puis-je voir votre carte d’identité ?

Mémé Coz n’en avait pas. Sa bru gardait le livret de famille dans la grande presse sous une pile de draps avec le portefeuille et la pension. Sa carte d’identité était périmée depuis belle lurette et Germaine n’avait pas jugé utile de la renouveler. Pour quoi faire et pour aller ou, en fauteuil en plus ? Tous, ici, connaissait Eulalie Le Minor. Le dernier grand voyage qu’elle ferait serait pour la terre du cimetière. Saint Pierre ne demandait pas ses papiers au pèlerin mais une âme en bonne et due forme. Le rouquin n’y tint plus.

–  Tu vas encore la faire mariner longtemps ? Bordel, tu ne vois pas que tout ce que madame demande, c’est de rentrer à la maison. Tiens, lis, c’est écrit sur l’attestation, 1 rue de la Vieille côte. Cinq cent mètres plus haut.

C’est la flicaille qui avait ramené Eulalie chez sa bru, et le bellâtre qui leur ouvrit la porte.

–  Qu’est-ce qu’elle a fait ? demanda-t-il.

–  Rien, on vous la ramène, c’est tout. Pourriez être plus attentionne, dit le rouquin.

Marcel Lelievre remercia les deux roussins. Ces cons lui avaient fait peur et file en plus une nervous breakdown pour la soirée. Ah ! Ça n’allait pas être facile de faire gober a Germaine qu’il avait la migraine au moment de se foutre au pieu. Une odeur de sueur aigrelette serpentait dans la pièce. Mémé Coz s’en était amusée. On a les amusements que l’on peut.

La Maréchaussée donc, un galop d’essai.

Parce qu’aujourd’hui, il y avait eu mieux.

Le Ricain de Julie.

Enfin l’Indien, parce que c’était bien un Indien, pas un des westerns, un Indien folklorique, non, mais un vrai Indien, le parfait sosie Chief Bromden de Vol au-dessus d’un nid de coucou, leur film préféré au Cheum et à elle. En costard l’Indien. Et ça, aux yeux de Mémé Coz, ça changeait tout !

C’est Chief Bromden qui avait poussé le fauteuil jusqu’a l’ancienne quincaillerie. Il sortait de la grange de Julie, quand il avait aperçu Eulalie plantée au milieu de la route à gober les hannetons.

Poli, prévenant et beau gosse en plus de ça ! Mémé Coz ne boudait pas son plaisir. L’homme s’exprimait en un français impeccable avec une touche d’accent. Et cet accent, c’était, pour celle qu’on disait à l’ouest un genre de petit voyage vers le Far West. Du coup, ça l’avait remise dans l’axe, disons qu’elle avait retrouvé une sorte d’équilibre. La parole lui était revenue. Oh, pas beaucoup, un léger flux, juste assez pour s’entendre répondre a Jim Cartler, alias Mocassin d’eau-dormante-du-lavoir, que oui, oui, Marcel Lelievre habitait bien chez elle depuis le confinement.

Par Fabienne JUHEL.    
Fabienne JUHEL

Dernier ouvrage publie, La Mâle-mort entre les dents aux Éditions Bruno Doucey, janvier 2020, sur une proposition d’Yvon LE MEN, Goncourt de la poésie 2019, un double hommage au poète maudit, Tristan CORBIÈRE, et à l’armée de Bretagne que Gambetta laissa croupir dans la boue de Conlie lors de la guerre franco-prussienne de 1870.