Le mouchard sur le toit (chapitre 12)

Le mouchard sur le toit (chapitre 12)

De stupeur, Fañch loupa de peu le tour de rein en rattrapant ses jumelles d’une main sans desserrer les cuisses de son poteau. Par chance, il s’y connaissait question funambulisme, mais un tel engin, c’était impensable !!! Quand il en faisait encore bon usage, le sien ne dépassait pas le quart de ce qu’il entrevoyait… Il en avait suivi des ébats, des étreintes, des galipettes, des parties de jambonneaux, c’était même pour ça qu’il avait appris à jouer les monte-en-l’air. Il s’était bien rincé l’œil, et même les deux. Mais d’aventure en aventure, d’échelle en échelle, jamais, de mémoire de Trolimonnais, il n’avait aperçu de prémisses aussi palpitantes. C’était vraiment du gros, du lourd, du super calibré… Il s’en doutait depuis le début, l’Amerloque devait faire de la gonflette ou absorber des substances, des stéroïdes ou des pilules bleues. Et cette Falbalette toute de soie vêtue, alanguie, lascive, au pied d’un gaillard de cette envergure, cela promettait des joutes de premier choix. La chevauchée de l’Amazone ? La brouette new-yorkaise ? Le ravissement de la Flûte enchantée ? Quelle partition allaient-ils bien pouvoir lui jouer ?  Il en était tout émoustillé.

Au prix d’une extension périlleuse, l’acrobate amateur parvint à zyeuter d’un peu plus près. La femme portait un peignoir court et fluide qui masquait à peine la forêt, qu’il espérait, de la même rousseur flamboyante que sa chevelure… Il imaginait ses courbes ciselées, ses seins en pomme, le creux de ses reins, ses fesses, ses hanches, ses cuisses…  Est-ce que, sous les assauts, elle couinait comme les souris qu’ils partageaient jadis, avec Keb dans les soirées un peu trop mouillées au Captain Rock ? Ce n’était pas faute au temps exceptionnellement sec en ce printemps pas comme les autres, mais le souffle lui manquait et ses yeux s’embuaient, malgré lui. Ça allait être du nanan…

Les deux silhouettes s’étaient encore rapprochées. Il ne distinguait plus leurs visages, mais il voyait nettement les muscles saillants de l’homme déjà torse nu. Incroyable, il ne portait pas non plus de chaussettes ! Le beau mâle commençait à triturer un peu l’appendice qui venait de scotcher Fanch en plein vol. Mais quand enfin, il dégaina, le mouchard reçut la révélation en pleine poire.  Il s’était mis le doigt dans l’œil tout seul. De la housse en velours jaillissait une cornemuse de petit calibre. En Cornouaille, on connaissait les bonnes grosses Veuzes, mais pas ces petites cabrettes toutes fines et nerveuses. Probablement une Ecossaise ? Ou une Galicienne ?  A cet instant, une secousse au pied de l’échelle le fit vaciller. Il écarquilla les yeux, se raccrocha aux montants pour ne pas choir de son perchoir, mais le tremblement s’amplifia et il dégringola, comme un fruit mûr, se retrouvant le nez dans la poussière, les paupières au ras de deux grosses bottes en caoutchouc.

- Mais qu’est-ce-tu trafiquais là-haut ? glapit une voix excédée.

***

Une odeur de verveine réveilla Mémé Coz. La tasse était restée toute la nuit, à son chevet, avec ses feuilles ramollies. Depuis quelques temps, elle flottait dans un rêve au bord d’un étang chatoyant de nénuphars, allongée dans l’herbe à côté de son Cheun. Ils écoutaient bourdonner les abeilles et ses cheveux fous lui chatouillaient le ventre. Elle sentait très bien le goût de ses baisers et la chaleur de ses bonnes mains rugueuses. Entre eux deux, c’était du granit. Pour de sûr, ils s’adoraient, lui, Erwann Le Minor, le matelot au regard bleu comme l’océan et elle, Eulalie Larnicol, l’ancienne petite reine des bruyères et des ajoncs. Embarqué mousse à l’âge de 12 ans, il avait passé plus de temps sur les pontons des chalutiers que sur les bancs de l’école à Saint-Jean-Trolimon. Sa tignasse bouclée et sa vareuse rouge affolaient les filles au Fest-Noz mais il lui gardait toutes ses danses et ses contre-danses. Ah, le corps musclé de son homme, quand il la faisait tourner sous les projecteurs sur la piste. Plus tard, la nuit, lovée dans la chaleur sous l’édredon, la toison douce de son torse achevait de la faire chavirer. Il connaissait toutes les ficelles pour l’emmener au septième ciel. Ils en avaient traversé des tempêtes depuis leurs noces à NotreDame de Tronoën. Une drôle de guerre, les mauvais coups de l’Occupation, les bombes des Alliés, les années sombres avant le bel essor des Trente Glorieuses, la naissance de Yann, Jean, leur fils unique à qui ils avaient pu offrir de bonnes études grâce aux recettes de son petit commerce à la belle enseigne : la Quincaillerie du bourg, ouverte dans la rue en pente. Certes, cela tanguait parfois entre eux, mais jamais il ne lui avait manqué, jusqu’à ce matin glauque où pour la première fois il ne lui avait pas rendu son baiser. A dater de ce jour, Eulalie avait porté le deuil. Et quand Yann, un mois plus tard, avait rejoint son Cheun, il avait fini d’emporter toutes les couleurs. Voilà pourquoi elle avait accepté de recevoir sa bru sous son toit. Deux hommes de perdus, ça faisait trop pour un seul cerveau. Et la Germaine en bavait tout autant. Pourtant, deux belettes dans le même terrier, c’est souvent une de trop. La Germaine avait pris ses aises. Un soir, elle avait piqué une crise en voyant l'ancêtre dresser, comme chaque jour, le couvert pour quatre. - « Mémé, tu sais bien, ils sont morts ! » avait-elle dit, gentiment d’abord. Pour finir par éclater en sanglots en la voyant continuer d’aligner soigneusement les timbales et les Opinel.

- Mais enfin, tu tapes dans les boites ou quoi ?

Alors, pour ne pas froisser sa brue, Eulalie avait appris à s’effacer, doucement, gentiment. Ce n’est pas qu’elle ne pensait plus, non, juste, elle se dérobait. Jour et nuit, son esprit baguenaudait et, si elle voulait appeler ses hommes, comme s’ils allaient franchir le seuil, personne ne trouvait plus rien à redire. Germaine était bonne fille, généreuse, elle prenait bien soin d’elle. Toutes deux s’étaient accommodées de cette situation bancale. Eulalie se laissait glisser gentiment vers le temps désiré où elle pourrait enfin rejoindre ses bien-aimés. Elle se confinait lentement, comme les sardines confites à l’huile.

Jusqu’à l’annonce du jeune Président : « Nous sommes en guerre », demandant à chacun de rester chez soi à compter du 16 mars. A cause de quoi ? D’un virus chinois transporté sur les ailes d’une chauve-souris matinée de pangolin ? Ah, voilà ce que c’était que d’élire des lapereaux de l’année qui n’avaient connu ni Verdun, ni la Poche de Lorient. Ici, en Bigoudennie, on savait les tenir à carreau, les microbes, à coup d’embruns dans les naseaux et d’une bonne gnôle de derrière les fagots. Même la grippe espagnole n’était pas venue à bout de son père Loïg. Sa panacée : « Un grog bien chaud et un chapeau ». Et pourquoi le chapeau ? demandaient les curieux : « Facile, rigolait le Papy, tu chauffes bien le rhum, tu te mets au pieux, tu places le galure au bout du lit. Tu vides ton bock jusqu’à ce que tu ne le voies plus. Et là, tu es guéri.»  D’ailleurs, ici, on n’avait toujours rien vu, ni senti. Pas de malade, pas de mort. Non, non, question de bon sens, pensait l’Eulalie, en bonne pionnière du confinement.

Et maintenant, c’était le pompon. Voilà-ty-pas que ce connard de virus ramenait des étrangers dans le bourg. Ça pleuvait de partout. L’irruption de cet énergumène ridicule, avec son haleine de chacal et ses souliers pointus. Comment qu’il s’appelait déjà ? Marcel Lelièvre ? Encore une bête à longues oreilles à débarquer des soutes ! La chute de Gestapo, dit La Prune, qui tournait vinaigre autour de sa Germaine. Maintenant les Ricains qui croyaient encore au débarquement chez les Crenn. Manquerait plus qu’ils le trimbalent, eux, le parasite. Par Saint-Rimon, on en aurait perdu la coiffe pour moins que ça. Et Germaine qui semblait prête à fondre pour ce sac-à-vin de Marcel, ce faux Glazik ! Elle en avait même oublié hier soir de venir retirer la tisane et de l’embrasser avant de se coucher. Eulalie se retenait d’enfiler ses pantoufles pour descendre bouter elle-même ces drôles hors de leur Penty.  Par un reste de prudence, elle patienterait jusqu’à la venue de l’infirmière. Julie connaissait son secret. Elle savait bien, elle, que Mémé Coz yoyotait pas tant que ça.

Toutes les deux, elles trouveraient la riposte. Sans trembloter, elle glissa sa main sous le matelas. Elle tâtonna quelques secondes entre les ressorts. La masse dure n’avait pas bougé. La vieille pétoire de Choun. Oui, Eulalie attendait son heure.

Par Frédérique JOURDAA.    
Frédérique JOURDAA

Élevée sur la colline de Chaillot aux accents de Bayonne, et bien accrochée aux marais salants de Guérande. Romancière et journaliste, ses récits butinent le sel de la vie (La Route du Sel avec Elliott Carrasco, Ouest-France), de Louis XIV (Le Soleil et la Cendre, Flammarion) à Wolfgang Amadeus (Le Mystère Mozart, Lattès), et se dévouent à Jésus (le Baiser de Qumrân, XO) et Marie-Madeleine (Sur les Pays de Marie-Madeleine, avec Olivier Corsan, Ouest-France). Aux beaux jours, elle gazouille sur les ondes de Radio-France et France Musique.