Le mouchard sur le toit (chapitre 11)

Le mouchard sur le toit (chapitre 11)

La nuit était tombée. Une nuit déserte, une nuit de couvre-feu.

Marie-Laure s’ennuyait ferme. Encore que s’ennuyer était un terme un peu mou. La monotonie l’avait congelée, la routine l’avait emprisonnée dans une gangue de mélancolie, d’abattement. Au début, c’était mieux, beaucoup mieux : elle s’était construite contre Marcel, contre ce mec qui n’était jamais là, contre ce mec décevant avec son baratin standard et ses rendez-vous à la chaîne, contre ce mec qui apparaissait et disparaissait au point qu’on s’en fichait pas mal qu’il soit présent ou non, et qu’on lui en voulait quand même d’être ailleurs. Le gominé qui bavait des yeux l’avait un brin distrait, mais pas assez pour vraiment la distraire. Au contraire, petit à petit, Marcel était remonté dans son estime, dans son imaginaire. Les poils chauds de Marcel. Les dîners avec Marcel où il parlait sans avoir rien à dire. Il lui semblait, à présent, que ce bavardage vain était une musique réconfortante. Une musique dont l’absence lui pesait.

Et pourtant, elle en avait bouffé, du Marcel, du Marcel tout cru.

Elle l’avait passé à la moulinette, découpé en tout petits morceaux. Elle avait songé à ses sœurs de #metoo et imaginé les supplices qu’elles lui auraient infligés. Tout ça pour être en manque de

Marcel. Même pas en manque d’homme. En manque de cet homme-là, qu’ordinairement elle balayait d’un doigt, et qui, soit dit en passant, lui faisait mal l’amour, tellement mal qu’elle aurait appris par cœur le petit Larousse, y compris les pages roses, en attendant que ce soit finit. Eh bien, cet amour lui manquait.

C’est dire.

Elle en était là de sa morosité quand elle aperçut, sous sa porte, une enveloppe bleue, d’un bleu profond, presque mauve. Elle s’en saisit. Pas très propre l’enveloppe, maculée de poussière, de stries. D’ailleurs, ce n’était pas vraiment une enveloppe, elle avait été bricolée dans un morceau de carton. Un bout de scotch la fermait maladroitement, qu’elle déchira. Dedans, du papier froissé. Et sur le papier, deux mots : Chez Germaine. Point final. Marie-Laure ne connaissait nulle Germaine, ce n’était pas de sa génération, un prénom pareil. Ça évoquait un boui-boui, un bistrot, une guinguette, l’accordéon d’Yvette Horner, ça évoquait Bourvil et la jeunesse de Line Renaud.

Chez Germaine. C’était écrit avec des lettres découpées puis collées. Mais ces lettres ne provenaient pas du Télégramme, son journal à elle et puis le journal des autres, ses voisins. C’étaient des lettres obliques, tarabiscotées, empruntées peut-être à un emballage de parfum, un emballage de salle de bain.

Marie-Laure ne s’ennuyait plus. Elle était effrayée. C’était plus fort que la peur, c’était de la trouille, un fourmillement des tripes, un serrement de gorge. Quelqu’un avait conçu ce message, l’avait réfléchi, bien réfléchi, quelqu’un l’épiait, la surveillait. Quelqu’un l’avait visée, elle. Et Marcel n’était pas là, Marcel était encore moins là que d’habitude. D’un coup, elle eut envie d’un gendarme à ses côtés, un grand gendarme dans son grand uniforme, un gendarme rassurant qui lui dirait « Mais enfin, on la connaît, Germaine, tout le monde la connaît, Germaine… » Elle se rua sur le téléphone. Et suspendit son geste. En ces temps de Covid, qui allait se soucier d’une Germaine ? Tant pis, elle décrocha.

Fanch Le Dantec, dit La Prune, dit Gestapo, eut un sourire pleinement satisfait. But, but et re-but, se dit-il, ça marchait, ça marchait même très fort. Fanch Le Dantec, à cet instant précis, se sentit puissant, se sentit Dieu. Un petit bout de carton, un petit bout de papier, des gants, des ciseaux, de la colle, et voilà le monde qui se mettait en branle, qui s’agitait exactement comme lui, Fanch Le Dantec, dit La Prune, dit Gestapo, l’avait décidé. Les gendarmes allaient venir, allaient chercher un peu, si ça se trouve ils allaient relever des empreintes qui ne seraient pas les siennes, et puis ils allaient recenser toutes les Germaine du secteur et, fatalement, inexorablement, trouver la bonne, sa Germaine à lui, rendre Marcel à son foyer. Et qui c’est qui aurait le monopole de la Germaine, Covid ou pas Covid ? Lui-même, Fanch Le Dantec, dit La Prune, dit Gestapo.

Elle l’avait tenu à distance, Germaine, même quand ils étaient tout trois bourrés. Elle se méfiait de lui, elle ne l’avait pas à la bonne. N’empêche, il le flairait, il le savait, cette femme-là avait envie d’un homme, d’un mâle. Et quand Marcel aurait dégagé, l’homme, le seul, l’exclusif, ce serait lui. C’est lui qui ramasserait, lui qui se repaîtrait de ces seins opulents. Ça n’est pas qu’il en voulait à son copain Marcel, dit Kébir, dit Keb. Mais il avait ce qu’il lui fallait, Keb. La Prune, avant d’agir, avait longtemps observé Marie-Laure, elle n’était pas mal du tout, Marie-Laure : à poil, elle était aussi bien qu’habillée, Keb méritait de la récupérer, ça n’avait rien d’un tour de con, c’était justice, c’était la paix dans les familles. Un peu d’ordre en ce bas monde ne ferait pas de mal, non ?

Gestapo songea que Gestapo lui allait mal. D’accord, il avait forcé sur les prunes, il les avait distribuées un peu généreusement, mais ce n’était que vengeance, que revanche contre la vie. Qui l’avait malmené, humilié, traîné dans la boue, jeté au caniveau. Gestapo, ça fait tortionnaire. Mais lui, qui torturait-il ? Il pénétrait dans l’intimité des autres, ça c’était sûr, mais il y pénétrait sans effraction, sans violence. Là, par exemple, l’angoisse de Marie-Laure allait lui permettre de récupérer son légitime, et au légitime de récupérer sa légitime. Quel mal à cela, hein ? Quel mal ? Aucun, strictement aucun.

En tant que voyeur, La Prune estimait qu’il rendait hommage à la beauté. En tant que voyeur pas vu, il allait s’employer à réparer le monde, à le remettre à l’endroit. Jusqu’à ce jour, il ne l’avait pas clairement perçu, mais il venait de découvrir son pouvoir, son vrai pouvoir. Gestapo, non, corbeau philanthrope, pourquoi pas ? Il allait d’abord s’occuper de son propre sort, et de sa Germaine, mais la lettre mauve lui ouvrait de formidables horizons. De son toit, de son arbre, de son échelle, il sentait poindre une vocation de Zorro, de Robin des bois, de Superman omniscient et omniprésent. ‘tention les ruraux, et même les zefs, le corbeau allait planer.

Il descendit de sa branche, enfourcha un vélo noir qui, bien évidemment, ne comportait pas de lumière, et fila sur la route sombre, s’arrêtant juste à l’approche d’une voiture de gendarmes qui, elle, avait la naïveté de s’annoncer avec force gyrophares. Pauvres gars, ils n’avaient pas encore compris ce qu’était le pouvoir.

Avant de regagner la maison mère, et de s’assurer que Marcel et Germaine n’avaient pas commis l’irréparable, il lui restait une mission sur les bras. L’Américain – c’était forcément un Américain, il portait la panoplie complète de l’Américain, il aurait même pu s’enrôler pour Il était une fois dans l’Ouest –, l’Américain qui, avec sa meuf, s’était installé chez l’infirmière et partageait même les tournées de celle-ci. Il fouinait, l’Américain, il laissait traîner ses yeux fureteurs dans chaque recoin du village, l’Américain n’était certainement pas là par hasard, et Fanch La Prune, alias Gestapo, qui avait toujours une longueur d’avance sur tous les fouille-merde, qu’ils viennent de Chicago ou de Plouec-du-Trieux, estimait de son devoir de percer son secret.

La demeure de l’infirmière présentait un inconvénient : c’était un pavillon récent, c’est-à-dire un pavillon qu’aucun arbre n’avait eu le temps de dominer. Et aucun mur ne le surplombait. La Prune fut donc obligé d’escalader un poteau électrique, ce qui n’est pas une sinécure, et de sortir une paire de jumelles considérable. Mais, dans son champ de vision, ce qui apparut était propre à faire pâlir les anges. L’Américaine de l’Américain, il ne pouvait s’agir que d’elle, offrait le spectacle de la discrétion, de l’élégance, et de toute cette sorte de choses réunies. Fanch faillit en tomber de son perchoir. La créature divine, l’ange, sourit à l’homme qui s’avançait, lui aussi en souriant. Et qui, certainement pour rire, pointait sur elle un pistolet géant.

Par Hervé HAMON.    
Hervé HAMON

Écrivain farouchement éclectique, Hervé HAMON publie d'abord des grandes enquêtes avec Patrick ROTMAN, puis bifurque vers des écrits plus personnels où la mer tient souvent une grande part. Il est l'auteur de trois romans, d'un recueil de nouvelles, et s'apprête à livrer un Dictionnaire amoureux des îles.