Le mouchard sur le toit (chapitre 1)

Yolande Moreau (Nono)

L’aube surprit Marcel Lelièvre au volant de sa voiture, raide et mal réveillé, avec une douleur lancinante qui lui battait les tempes. Il ouvrit les yeux sur un jour blême, et les referma bien vite car le décor qui s’offrait à lui n’était pas avenant : une étendue d’eau bordée de joncs secs qu’un vent frisquet agitait, produisant un bruit agaçant.

D’ailleurs, c’était un de ces matins où tous les bruits sont agaçants.

Il sortit péniblement de sa voiture pour satisfaire un besoin naturel, regarda autour de lui et sentit qu’il s’enfonçait dans une boue épaisse. Il jura : maintenant, il avait les pieds glacés.

Qu’est-ce qu’il était venu foutre là ? Il pataugea avec de répugnants bruits de succion, et gagna la route goudronnée.

Sa voiture était stationnée au ras d’un muret qui bordait la pièce d’eau. Une armée de lourds nuages noirs venant de la mer roulaient dans le ciel. Il murmura d’un air dégoûté :

- Merde, il va encore vaser.

Puis, en extirpant ses pieds du bourbier, il éclata :

- Nom de Diou, le premier qui vient me faire chier avec la nappe phréatique, je lui fous mon poing dans la gueule !

Comment était-il arrivé là ?  Peu à peu la mémoire lui revenait, son malaise avait un nom : Joseph Kersalé, le bistrotier de La Torche, plus skrang que tout un clan d’Écossais et mieux connu sous le sobriquet de Job-la-goutte. Marcel n’avait-il pas, pour faire le malin, parié avec ses copains de l’Amicale Sportive qu’il vendrait un ticket de leur loterie à ce maudit Job-la-goutte ?

Il avait gagné son pari, mais à quel prix ! Il avait encore dans la gorge les relents du pivois vénéneux que Job-la-goutte soutirait à la clé de bois d’une futaille adossée au mur de l’arrière-bar.

Il avait fallu en payer des tournées pour desserrer les cordons de la bourse du vieux pingre et lui arracher l’euro que coûtait un ticket. On aurait dit que ce soir-là tous les fleurons de la pochtronnerie bigoudène s’étaient donné le mot pour profiter des largesses du pigeon venu de la ville, tout comme les goélands sortis de nulle part accourent dès qu’on va disboeller des maquereaux sur la grève.

Ça y était, la pluie était là ! Et pas qu’un peu, de larges gouttes qui faisaient floc, floc floc en creusant de petits cratères dans la boue.

Avec tout ça, il ne savait même pas où il était. Bah, il n’avait qu’à suivre la route, il arriverait bien quelque part. La voiture démarra au quart de tour, les essuie-glaces entamèrent leur ballet lancinant, il embraya et… et la voiture ne bougea pas. Les roues patinaient dans la boue et plus il emballait le moteur, plus il creusait la souille dans laquelle il était inexorablement planté.

Comprenant qu’il ne s’en sortirait pas sans aide extérieure, il coupa le contact, découragé. Il n’avait plus qu’à faire de l’auto-stop en espérant qu’on bon Samaritain l’emmènerait dans un endroit civilisé.

En attendant, il tenta de téléphoner à sa femme pour lui expliquer sa mésaventure. Il forma le numéro avec une moue d’appréhension. Qu’est-ce qu’il allait entendre ! Las, il n’entendit rien, sa batterie était complètement déchargée.

Il n’avait pas vu trois voitures passer depuis qu’il avait refait surface, c’est dire combien mince était la chance d’être recueilli. La pluie redoublait de violence et il n’avait évidemment pas de parapluie. Pourtant il ne pouvait pas rester dans sa voiture. Il fallait qu’il en sorte s’il voulait attirer l’attention de l’hypothétique Samaritain – bon ou mauvais, il n’en faisait pas une affaire – qui l’emmènerait vers des lieux plus hospitaliers.

Ce fut une 4L brinquebalante qui s’arrêta, conduite par un vieil homme aux cheveux plus jaunes que blancs.

- Eh bien, kek’tu tu fais là, mon gars ? demanda-t-il en tirant sur un brûle-gueule qui lui pendait sur le menton.

- J’suis planté ! dit piteusement Marcel Lelièvre.

- J’vois bien qu’t’es planté dit le bonhomme, a-t-on idée d’aller se foutre là-dedans aussi. D’où qu’tu viens comme ça ?

- De Quimper.

- Ah, t’es un gars de la ville ! J’aurais dû m’en douter.

Ça ne sentait pas le compliment, mais à cette heure, Marcel avait abdiqué toute susceptibilité.

- Vous pouvez me déposer ? demanda-t-il presque humblement.

- Où qu’tu veux aller ?

- Ben, où il y a du monde, où il y a des maisons.

- Monte alors !

Marcel Lelièvre, meilleur vendeur de l’agence Renault, s’installa avec réticence sur un siège qui perdait ses ressorts et chercha un coin où poser ses pieds car la tôle du plancher était complètement bouffée, on voyait la route à travers les trous. Marcel pensa qu’au moins il n’aurait pas le scrupule de saloper une voiture : celle-là ne craignait rien. Il y régnait une horrible odeur de pipe. Sentant quelque chose de froid dans son cou, il tressaillit, se retourna et se trouva nez à nez avec le barbet qui lui avait planté sa truffe dans le cou et qui posait maintenant sur lui un regard plein de sympathie.

Le conducteur s’aperçut du mouvement de recul de son passager et dit, bonhomme :

- Aie pas peur, il n’est pas méchant.

Puis, d’une voix forte il ordonna :

- Couché Fri Du !

Et il confirma :

- Il s’appelle Fri Du.

Le chien obtempéra immédiatement et se blottit sur la banquette arrière qui était, bien que ça parût impossible, plus délabrée encore que celle de devant.

Les premières maisons d’un village apparurent. Le bonhomme freina et arrêta son char :

- J’te laisse là ! dit-il d’un ton qui n’admettait pas de réplique. T’as qu’à continuer tout droit et t’arriveras à la mairie et à l’église.

- C’est bien aimable ! dit-il tout en pensant qu’il aurait préféré que cette voie déserte, bordée de maisons mortes, menât à un troquet bien chaud où il se serait fait servir un grand café noir avec plein de sucre.

Il chercha à se rassurer :

- Il y a quelque chose d’ouvert ?

Le bonhomme éluda :

- Y a des bistrots, des restaurants à touristes, mais en cette saison, y a pas de touristes. Alors, j’sais pas s’ils sont ouverts.

Marcel eut à peine le temps de le remercier, l’antique guimbarde de son sauveur embouqua une étroite sente qui devait mener à son gîte, et il resta comme deux ronds de flan dans ce décor qui évoquait plus une cité minière du Far West après la ruée vers l’or qu’une avenante station balnéaire du Finistère Sud.

Et la pluie tombait toujours…

Il releva le col de sa veste, plutôt par réflexe que pour obtenir une protection illusoire car il était trempé et, depuis un moment, il ne sentait plus l’eau froide qui coulait dans son cou et ruisselait le long de sa colonne vertébrale.

Un sursaut de rage le saisit :

- Merde ! ma meilleure veste ! et mes godasses…

Il contempla d’un air dépité ses Richelieu one cut à bout fleuri, 195 € la paire tout de même, qui n’étaient plus que deux blocs de boue dans lesquels ses pieds étaient glacés.

Désespéré, il secoua la tête se mit en route.

Ayant parcouru une centaine de mètres il aperçut enfin un signe de vie. Un filet de fumée sortait de la cheminée d’une vieille maison et, s’approchant, il vit une lumière dans une espèce de grange à demi remplie de bottes de paille. Une soudaine lassitude l’accabla. Il allait se vautrer dans cette paille, y faire son trou comme une bête et dormir… dormir…

Mais la place était occupée : une femme, panière d’osier sous le bras, étendait du linge sur un fil. Il ricana intérieurement : si cette bergère s’imaginait que son linge allait sécher dans cet air saturé d’humidité…

Il s’approcha encore. La bergère avait de la bouteille, quarante-cinq balais au moins, peut-être même cinquante. On ne sait jamais avec ces fermières qui s’enveloppent dans un châle.

Elle se retourna, le vit et tressaillit

- Qu’est-ce que tu fous ici, toi ?

Il la rassura :

- N’ayez pas peur… Je n’ai aucune mauvaise intention…

Elle le toisa, l’évalua et assura :

- Je n’ai pas peur !

Et elle avait toutes ses raisons de ne pas avoir peur. Elle le dépassait d’une tête et ses avant-bras, qui étaient nus jusqu’au coude, étaient deux fois épais comme les mollets du pauvre Marcel. Heureusement, malgré ce pantalon trempé qui y collait, ça ne se voyait pas trop.

- Qu’est-ce que tu veux ?

Comme le coq de la fable, elle avait la voix perçante et rude.

- J’suis tombé en panne, madame.

- Où ça ?

- Sur la route, quelque part… Près d’un étang…

Elle le toisa de nouveau :

- À te voir, on dirait plutôt que tu es tombé dedans ! Mais ça ne me dit pas ce que tu veux.

Il hésita :

- J’aurais surtout besoin d’un café bien chaud…

Comme elle continuait de l’examiner sans mot dire, il hasarda :

- … en payant, bien sûr.

Elle renifla :

- C’est pas un bistrot ici !

Elle ramassa sa panière vide et ordonna :

- Viens donc par-là.

Il la suivit jusqu’à une petite porte qu’elle poussa. Ils entrèrent dans une assez grande salle au fond de laquelle un feu de souche se consumait lentement. Près du feu, une sorte de fauteuil Voltaire dans lequel une silhouette était recroquevillée. Quand son regard fut accoutumé à la maigre lueur que donnait une ampoule de 25 watts, il distingua un visage de momie aux yeux grand ouverts et vit qu’il était en présence d’une très vieille femme.

Il la salua courtoisement :

- Bonjour madame, croyez bien que je suis désolé de venir vous importuner à cette heure, mais…

- Te fatigues pas, ordonna la fermière. C’est la mère. Elle comprend plus rien.

Elle porta son doigt épais à sa tempe :

- Y a quelque chose qui ne va plus là-dedans.

Puis changeant de sujet :

- Montre voir un peu comment tu es arrangé…

Du bout du doigt elle le fit tourner en l’examinant des pieds à la tête et le verdict tomba :

- Eh bien mon gars, te voilà bien ! Viens t’en par-là.

Elle ouvrit une autre porte, donnant dans une sorte de buanderie, et montrant un lavoir en ciment elle ordonna :

- Tire-moi tout ça et saute là-dedans !

Et, comme il hésitait elle ajouta :

- Pendant ce temps, j’vais te chercher un café.

L’envie de café l’emporta sur la pudeur. Marcel se dévêtit, ne gardant que son caleçon qui était trempé lui aussi, et tâta l’eau d’un pied circonspect. Surprise, elle était tiède, blanchâtre, et sentait la lessive. Il s’accroupit dans le bac avec délectation et ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, l’étrange hôtesse était là, un bol de café à la main.

- Tiens, bois un coup !

Il ne se fit pas prier et soudain se sentit revivre. La femme reprit le bol et lui tendit un gros savon carré et une éponge.

- Allez, frotte-toi un peu, tu es tout dégueulasse.

Elle dut trouver qu’il manquait d’énergie car elle posa son châle, retroussa les manches de sa chemise d’homme, prit l’éponge et se mit à le nettoyer vigoureusement. Voyant que sa chemise risquait d’être inondée, elle s’en débarrassa et parut en combinaison de filoselle rose d’où sortaient plus qu’à moitié une paire de gros seins d’une blancheur d’albâtre.

Horriblement gêné, Marcel ne savait où poser les yeux et encore moins les mains. S’il se hasardait à quelques privautés, et il faut avouer que c’était bien tentant, l’ogresse ne risquait-elle pas de le noyer dans son eau de lessive ? Il se dégageait de ce magnifique corps une odeur de femelle proprement bouleversante.

- Allez, lève-toi ! ordonna-t-elle en le soulevant par un bras. Heureusement que j’ai gardé mon caleçon pensa Marcel. Mais quand elle le vit en cette tenue elle le gourmanda :

- Qu’est-ce c’est que c’t’affaire ? demanda-t-elle en faisant glisser le caleçon sur ses cuisse maigres.

Et, découvrant l’objet du délit elle s’exclama, admirative :

- Mais c’est qu’il se tient bien, le petit bonhomme !

Puis elle l’empoigna, le posa sur les dalles du sol et l’enveloppa dans un drap de bain en le frictionnant au passage.

- Finis de te sécher devant la cheminée, ordonna-t-elle.

- Mais que va dire votre mère ?

Elle balaya d’un geste la vieillarde :

- T’inquiète pas, elle ne va pas te sauter dessus !

En effet, la mémé ronflotait doucettement dans son fauteuil. Marcel rajouta quelques billettes sur les braises chaudes et le feu se réveilla. Il s’exposa voluptueusement devant ces flammes.

Lorsque la lavandière revint, il s’était installé sur une chaise, les pieds au feu.

- Tu as faim ? demanda-t-elle.

Il n’y avait pas pensé, mais il s’aperçut tout d’un coup qu’en effet il avait l’estomac dans les talons.

- Un peu, dit-il timidement.

- Attends.

Elle disparut derrière une autre porte et revint quelques minutes après avec un plateau sur lequel elle avait disposé un autre bol de café, trois tartines beurrées et deux tranches de lard.

- Mange ! ordonna-t-elle, je vais m’occuper de tes affaires.

Il ne se le fit pas dire deux fois et attaqua sa collation de bon appétit.

Lorsqu’elle revint, elle demanda :

- Ça va mieux ?

Il hocha la tête affirmativement :

- Je ne sais comment vous remercier.

- On verra ça plus tard, dit-elle péremptoire. Je vais mettre la mère au lit.

- Vous connaissez quelqu’un qui pourra me dépanner demain ? Je me suis enlisé…

- Demain ? Tu rigoles, mon bonhomme.

Devant son air ahuri elle demanda :

- Tu ne sais pas que nous sommes confinés ?

- Quoi ?

Marcel devait avoir l’air particulièrement ahuri car elle demanda :

- Tu n’as rien entendu à la radio ?

- Quelle radio ?

- Dans ta voiture, tu as bien la radio ?

- Oui, mais je ne l’ai pas écoutée.

Elle le regarda suspicieusement :

- Quelque chose me dit que tu devais en tenir une sévère, toi ! Nous sommes confinés mon petit bonhomme. Plus personne ne peut sortir de la maison.

Tout d’un coup, Marcel trouvait la situation beaucoup moins drôle.

- Vous plaisantez ?

- Pas du tout.

- Et ça va durer combien de temps ?

Elle prit un air évasif :

- Personne ne le sait. On parle d’un mois, peut-être de deux…

Il s’indigna :

- Mais c’est impossible ! J’ai un quota de voitures à vendre, moi !

Elle rigola :

- Et à qui tu vas les vendre, p’tite tête, il n’y a plus le droit de rouler.

- Mais alors…

- Quoi, fit-elle, c’est pas la fin du monde. On a vécu mille neuf cent ans sans bagnoles… D’ailleurs, les gendarmes patrouillent partout.

- Je partirai de nuit !

Elle émit un rire bref :

- De nuit ! Voyez-vous ça. Tu n’en as pas eu assez aujourd’hui ? Et ta voiture, tu vas la récupérer comment ?

Il resta sans voix.

- Et en plus, la Gestapo rôde.

- Mais de qui parlez-vous ?

- D’un ancien flic qui est venu prendre sa retraite ici. Il paraît qu’il était tellement con qu’il a même été viré de chez les flics. Ici on l’appelle la Gestapo. Il fouine partout, il habite près de la mairie et monte même sur les toits pour épier les gens chez eux. Après ça, il envoie des lettres anonymes à la police.

- Si elles sont anonymes, comment savez-vous que c’est lui ?

- Ça ne peut pas être quelqu’un d’autre.

Il admira cette belle certitude sans chercher à la réfuter. Elle le défia :

- Qu’est-ce que tu veux faire contre ça ?

- Espérer qu’il se casse la gueule ! dit Marcel avec rancune.

- Ça serait le mieux, reconnut son hôtesse, mais on ne peut pas compter dessus. Tant qu’il y aura le confinement, on sera sous la menace de ce mouchard sur le toit.

Devant l’air accablé de Marcel elle tenta de le rassurer :

- T’inquiète pas, tu ne seras pas malheureux ici.

Elle lui sourit de toutes ses dents :

- Je m’appelle Germaine.

Par Jean FAILLER.    
Jean FAILLER