Epilogue

Epilogue

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire, grommela le major Coudurier, ça n’a ni queue ni tête ! »

Il venait de passer une matinée entière à lire scrupuleusement les lettres anonymes qui avaient été publiées par le Télégramme et sur le site de Paris Breizh Media. Elles étaient à l’origine de la plainte qui avait abouti à la gendarmerie de Brest car la hiérarchie du major avait jugé l’affaire sérieuse.

19 lettres en tout, écrites sous pseudonyme car leurs auteurs n’étaient pas assez fous pour se faire pincer si facilement. Ils ne savaient pas que Coudurier était du genre coriace et qu’il ne lui avait fallu qu’une semaine pour récupérer avec son équipe les identités des courageux anonymes.

Première déception, il en avait eu l’intuition à la lecture de ces missives plutôt bien écrites : elles avaient été rédigées par « des auteurs professionnels ». Ça alors ! se dit-il, moi qui portait les écrivains au pinacle… Ils ne valent pas mieux que les autres … Comment se seraient-ils comportés pendant la guerre ? « Il se souvint alors, car c’était un fin lettré, que l’un de ses romanciers favoris, Jean Giono, avait été inquiété à la fin de la guerre. Il avait pourtant écrit ce livre magnifique, lu et relu, le Hussard sur le Toit, dont l’action se déroulait en 1832 pendant l’épidémie du choléra en Provence. Fallait-il y voir un rapport direct avec Le Mouchard sur le toit et la pandémie de coronavirus ? L’un des auteurs anonymes s’était trahi au détour d’une confidence. Il s’appelait Paul Burel et semblait être le chef du gang des écrivains.

Deuxième déception pour le major : il y avait des femmes parmi les suspects. Or, de par sa longue expérience, nourrie des statistiques de la délation pendant la seconde guerre Mondiale, il savait que la plupart des corbeaux étaient des hommes. Courageux mais pas téméraires… Là, sept femmes sur 19. Prêt de la moitié… Quelle époque !

Troisième déception, et il lui fallait reconnaitre que son pressentiment n’était ni glorieux ni charitable : il n’y avait pas de parisiens dans la bande. Et pourtant, comme une nuée d’étourneaux frileux, l’Ile de France s’était abattue sur la Bretagne pendant les huit semaines de confinement du au covid. Sa brigade avait d’ailleurs dû régler quelques différents entre locaux et résidents secondaires, pneus crevés ou tags, rien de bien grave mais les Parisiens auraient pu vouloir se venger en écrivant des lettres anonymes…

Or, en examinant le patronyme des individus qu’il avait fait tous convoquer à la gendarmerie pour l’après-midi, il n’y avait que des bretons pur jus : Failler –Bellec – Pennec – Le Floch Prigent – Honoré - Le Boulanger – Gloaguen – Hamon – Quentel – Cario – Le Pogam – Pérez … Coudurier se souvint avec nostalgie de sa première école, Picherel à Trégastel, et de l’appel rituel des présents le matin. Une psalmodie de noms celtiques ou francisés, et puis, tout à la fin, un petit canard noir : là, c’était Perez, un espagnol sans doute, à la quatrième ou la cinquième génération. Et si ça se trouve, le plus breton de tous, un de ceux qui vous répètent sans cesse qu’on peut être Breton de sang, de sol mais surtout de cœur …

Bretons peut-être, mais guère indulgents vis-à-vis de leurs compatriotes. Dans cette suite de lettres, comme autant de chapitres à un livre, il n’était question que d’alcool, de stupre, de jalousie, et même de drogue. Mais ce n’est pas ma Bretagne !, pesta Coudurier qui n’aimait pas beaucoup qu’on se moque de son pays.

Il s’attarda ensuite sur l’identité des sept femmes qui devaient être embarquées dans la grande rafle de l’après-midi : Nathalie de Broc, Marie Le Gall, Gwenaëlle Abovilier, Frédérique Jourdaa, Fabienne Juhel, Marie Sizun, Anne Yvonne Pasquier. Celles-là, il allait s’en occuper personnellement, il les cuisinerait à feu doux. Car après tout, se disait le major, quand on est mère, fille, épouse ou amante, on ne peut pas tremper sans raison valable dans pareille crapulerie.

Ce qui motivait les scrupules du major Coudurier et son extrême attention au dossier se résumait à une plainte parvenue au bureau du Procureur de la République, suivi d’une seconde puis d’une troisième … La première émanait d’un candidat aux municipales, élections dont le processus avait été interrompu en plein vol par le COVID au lendemain du premier tour. Le 15 mars, la liste de François Le Dantec était arrivée en tête dans sa ville mais ensuite il y avait eu le fameux feuilleton de Paris-Breizh Media. Depuis, ses adversaires tiraient sur lui à boulets rouges en l’affublant du sobriquet diffamatoire de Gestapo. Il était en effet notoire qu’en breton, Fanch est le diminutif de François. La chronique locale n’avait pas oublié qu’un couple de quimpérois s’en était pris à l’état français qui n’acceptait pas le tilde sur le n de Fanch. En octobre dernier la Cour de cassation leur avait donné raison. Et voilà pourquoi notre Fanch Le Dantec était furieux de se voir attribuer le premier rôle pas très reluisant du Mouchard sur le toit…

D’autant que sa propre mère s’appelait Germaine ! Elle porta plainte à son tour. L’affaire devenait incestueuse.

Dans la foulée, le directeur régional des ventes de Renault en Bretagne, Jean François Ducreux, décrit dans le feuilleton comme un dragueur gominé, menaça Le Télégramme de lui retirer les pages publicitaires de sa marque. Il portait, comme par hasard, le même nom que le supérieur hiérarchique de Marcel Lelièvre, le concessionnaire Renault qui avait échoué chez la plantureuse Germaine un soir de biture et de confinement…

Ce n’était pas tout : il y avait bien à la Torche un patron de bistrot du nom de Joseph Kersalé. Depuis la parution de l’article qui faisait mention de son nom, tous ses clients, en majorité des surfeurs, se fichaient de lui.

Et voilà qu’une certaine Marie Laure Lelièvre, professeure des écoles on ne peut plus recommandable, disait s’être reconnue dans ce tissu d’âneries paru sous le nom de feuilleton. On l’y présentait sous un jour qui ne lui plaisait pas (même s’il plaisait à ses grands élèves polissons). Toutes ces plaintes, ça commençait à faire beaucoup, d’autant que l’histoire faisait le tour de la Bretagne, et bien davantage encore. On se passait les articles du Télégramme sous le manteau, avec des airs entendus… Un bref moment le procureur de la République et le major de gendarmerie qu’il avait chargé de l’enquête se demandèrent s’ils n’allaient pas voir débouler dans leur bureau les américains James Rattler et Kelly Dorfer, avec leur pétoire et leur cornemuse … Finalement non, ces deux là avaient dû filer dès le premier jour du déconfinement le 11 mai, sans demander leur reste.

Voilà pourquoi le major Coudurier était dans de sacrés beaux draps. Nous étions à l’avant-veille du second tour des municipales, et si Le Dantec n’était pas élu, il pouvait obtenir l’invalidation des élections. Quel tintouin ! Après avoir entendu les justifications oiseuses des écrivains et du chef de la bande, le dénommé Paul BUREL, le gendarme, qui ne pouvait légalement pas grand-chose contre eux, eut l’intuition qu’un coup de téléphone à François Le Dantec pouvait faire retomber sa colère. Les deux hommes convinrent d’un rendez-vous, non pas à la gendarmerie, parce qu’à quelques heures d’une élection ça pouvait faire tâche, mais chez le bistrotier de la plage de la Torche.

Par chance le patron, Joseph Kersalé, n’était pas là. Il n’aurait pas à mettre son grain de sel dans une affaire déjà suffisamment délicate. C’est la servante qui les accueillit en déployant tous ses charmes, ma foi très inspirants. Cela aida les deux hommes à lier connaissance sous de bons auspices. Même si, dès qu’elle ouvrit la bouche, Coudurier pensa sa mission compromise :

- Bonjour Messieurs, que puis-je vous servir ? Je m’appelle Julie.

Les deux clients demeuraient silencieux. Elle était si belle qu’ils avaient autre chose à penser qu’au choix d’une boisson.

Elle reprit la parole.

- Julie. Julie Crenn. Ça vous dit quelque chose ?

A François Le Dantec non, au major hélas oui.

- Oui, la Julie du Télégramme. Mais dans le feuilleton, je suis infirmière, je suis mariée et j’ai deux enfants, Arthur et Zoë. Malheureusement je n’en ai pas mais je ne désespère pas. Il faudrait juste que je rencontre l’homme de ma vie !

Et elle décocha alors son plus beau sourire pour se tourner vers François.

- Monsieur Le Dantec, puis je vous appeler Fanch ?

Aïe !, se dit Coudurier en son for intérieur.

- Mais comment me connaissez-vous, chère Mademoiselle ? répondit le politique.

- Je suis électrice, cher Monsieur. Mais je vous dois la vérité : En mars, je n’ai pas voté pour vous. En revanche dimanche, ça va changer.

- Et pourquoi donc ?

- Parce que depuis j’ai lu le journal et je vous trouve formidable dans ce rôle de la Prune.

- Vous voulez dire Gestapo ?, ajouta-t-il narquois.

- Si vous voulez. En tous cas je vous adore comme ça, tellement humain. J’aurais été Germaine, j’aurais bien aimé être zyeutée par un homme comme vous. Enfin comme lui …

Le lapsus disait tout. Coup de foudre à la Torche.

Le surlendemain, François Le Dantec était élu maire. La veille, il avait retiré sa plainte. Sa mère aussi. Il lui avait entretemps présenté la belle Julie. Germaine le poussa à l’épouser en sa nouvelle mairie. Dix mois plus tard, ils eurent des jumeaux, Zoé et Arthur.

Le directeur régional de Renault leur vendit à bon prix une kandjar rouge. Jean François Ducreux n’en revenait pas de toute cette publicité que lui avaient faite une vingtaine d’écrivains chahuteurs. Ce qui ne l’empêcha pas d’acheter des espaces supplémentaires dans le Télégramme.

Et Coudurier –le gendarme pas l’autre- se frotta les mains. Affaire bouclée. Il eut de l’avancement.

- FIN -

Par Patrick POIVRE D’ARVOR.    
Patrick POIVRE D’ARVOR

Journaliste et écrivain, prix Interallié 2000, Patrick Poivre d'Arvor a toujours vécu ses deux passions de front. Son dernier roman « L'Ambitieux » est paru chez Grasset fin février 2020. Son prochain livre sera consacré à la Bretagne.