Tous coupables

Débaptiser des rues ou des salles dans des bâtiments publics, déboulonner des statues, un vaste chantier s’ouvre qui devrait pouvoir nous occuper un bon moment. Il n’est pas besoin d’avoir la peau noire ou d’avoir ses origines familiales dans une ancienne colonie pour sentir un certain malaise quand on passe devant des monuments édifiés en l’honneur de prétendus grands hommes ou dans  une rue portant le nom d’un général reconnu coupable de plusieurs massacres.  Mais faut-il vraiment supprimer toutes ces souvenirs d’une période gênante ? Ne sont-ils pas le rappel utile de nos errements passés ?

Eriger aujourd’hui un monument en l’honneur d’un négrier serait évidemment inconcevable. Mais pourquoi l’a-t-on fait dans le passé ? Parce que de tels hommes ont  fait la prospérité de leur ville et que leurs concitoyens ont voulu ainsi les remercier  de tout ce qu’ils avaient fait pour la collectivité.  Tout le monde avait pu profiter  de leur commerce  sans se poser trop de questions sur  sa moralité, voire en l’approuvant sans réserve.  La patrie reconnaissante a les grands hommes qu’elle mérite et ces hommes illustres  (très rarement des femmes…) ne sont en fin de compte que l’illustration de leur époque.

Aujourd’hui, il est facile de dénoncer  l’esclavage ou le colonialisme : l’opinion dominante les condamne.  Mais sommes-nous sûrs que nos pratiques actuelles sont au-dessus de tout soupçon ?  Sommes-nous sûrs que les personnes dont nous donnons le nom aux rues, parcs et jardins actuellement ne seront pas dans plusieurs décennies ou plusieurs siècles jugées détestables pour des raisons qui nous échappent aujourd’hui parce que nous sommes prisonniers des préjugés de notre époque ?

Si  l’on s’engage sur cette voie de l’effacement du passé, le mouvement n’aura pas de fin parce que chaque époque remet en cause, et généralement  avec raison, la façon de penser des générations précédentes. A ce petit jeu, nous serons tous coupables un jour ou l’autre.

En fait, il n’y a qu’une solution : faire comme aux Etats-Unis et donner aux rues et avenues des numéros.   Qui trouvera à redire au fait que sa rue est la cinquième  ou la dixième ?  Mais il n’est pas sûr que ce monde sans mémoire collective soit plus humain.

Gérard HORNY.