La Bretagne largue les amarres [Chapitre 7 - Partie 2]

Chinoiseries suspectes dans les marais salants

Chinoiseries suspectes dans les marais salants

Il faut bien en connaître les méandres pour s’aventurer dans le lacis serré des marais salants, autour desquels les paludiers ont érigé une nouvelle digue en 2023.

Il s’agissait de lutter cette fois, non contre l’élément salé, mais contre la marée humaine qui déferlait chaque année depuis le douzième confinement. Tout a paradoxalement changé, en 2025, après l’arrivée des nouveaux propriétaires chinois.

Le président à vie de la première puissance écologique mondiale a craqué pour l’ancien castel Marie-Louise. Une armée d’ouvriers est venue démonter les immeubles des années 1970 et la forêt d’éoliennes plantée au-delà de l’île des Events.

Le vénérable Xi Jinping jouit d’une vue sereine et dégagée sur l’ancien Remblai, rebaptisé Jīnsè Shātān, dont il a fait la récompense suprême pour les hauts cadres les plus méritants du Parti.

Gourmet, il se fait livrer les produits de la mer et des marais les plus raffinés : anguilles (Mányú), pouces-pieds (Jiǎo tuī), salicornes ( Xiāngbō) qu’il aime frites et saupoudrées d’œufs de poisson fumés, le Kouign-aman à la fleur de sel qui s’arrache à prix d’or, tant les Chinois en sont fous.

Xi Dada (Tonton Xi) tolère aussi le splendide isolement des paludiers, car il a négocié en toute confidentialité l’acheminement par un « cui » privatif des meilleures eaux mères des salines.

Ce tuyau long de plusieurs kilomètres traverse les talus pour approvisionner les bains privés du Castel. Chaque jour, le président à vie marine longuement dans une préparation millénaire à base d’algues. C’est le secret de sa jeunesse miraculeuse.

Dans les marais salants, derrière la digue, les avis divergent entre ceux qui approuvent malgré tout cette alliance et ceux qui se méfient du dragon asiatique. Xi Jinping a dépassé les 80 printemps. Qui dit que ses successeurs respecteraient toujours l’enceinte sacrée des marais ?

Un projet de dentellerie, financé par la banque de Chine, est ainsi apparu dans les journaux. La Guangzhou Silk and Embroidery Corporation viserait à installer cette usine géante au cœur de la Brière, non loin du port de Saint-Nazaire, afin d’inonder le marché mondial de coiffes dites bigoudènes, nouvelle coqueluche des fashions addicts.

Gwen Lecallo est du clan des sceptiques et les accointances politiques de son cousin l’exaspèrent. Jean-Jérôme de Nérac a pris la relève de leur oncle pour accueillir les riches chinois et, à n’en pas douter, ses relations avec l’intrigante Marie-Joëlle de Burelle, auraient pour effet, en cas de succès, non seulement de sortir possiblement la Loire-Atlantique du dessein breton, mais aussi de renforcer l’hégémonie chinoise en Presqu’île guérandaise. « Non, non, non, pas question, de laisser faire », ronchonne-t-il en serrant son volant.

Tout content du tour joué à son cousin, qui sera le premier suspect quand le rapt de la couronne sera révélé, le paludier stoppe son moteur dans la cour d'une maison isolée au milieu de la pinède de Penbron.

Le puissant syndicat des Marais a fait de cette langue de terre qui protège les salines un espace totalement protégé. Malin qui le retrouverait ici. Sans hésiter, il franchit le seuil. Deux silhouettes se réchauffent devant un vieux poêle plein de suie.

« Salut les amis ! Mission accomplie !  Bonsoir, Gwen, as-tu fais une bonne prise ? Si vous voulez m’aider à la ranger, ma brouette est pleine ».

« Sortons », dit Charlie, en mettant un chapeau rouge.

Les deux paludiers retournent à la voiture et tirent la caisse à fleur de sel hors du coffre.

« C’est bien le talisman qui nous manquait pour réveiller les esprits. Mettons-la dans la salorge avec les autres ».

Le butin à l’abri, ils rentrent se réchauffer à l’intérieur. Domino, la femme à la tignasse bouclée, a préparé un café qui parfume la pièce.

« Assieds-toi maintenant et raconte », dit l’homme au chapeau en versant dans une coupelle des galettes qui sentent bon le beurre.

Gwen résume en quelques mots son expédition, la déconfiture du traître JJ et termine : « et le contact avec l’Interceltique ? Stuart MacRae arrive demain par le ferry de Belle-Île. Il a tenu un conseil avec Sean Ryan de Saor Eire. Ils sont prêts à entrer dans la danse. Quel sera le signal pour les reconnaître ? Une McCallum bien sûr ? Une McCallum ? Tu veux dire la cornemuse ? Oui, ils ont fait un faux visa avec un pipe band de Highlanders ».

Frédérique Jourdaa.

 

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