La Bretagne largue les amarres [Chapitre 19 - Partie 2]

Et si on parlait de votre démission président

« Et si on parlait de votre démission président »

Il n’existe, évidemment, aucun verbatim de la réunion. Mais on sait ce dont elle fut l’objet, autour de bouteilles de Jurançon sec dont la réputation est sous-estimée. Mes amis, dit en substance le président français par intérim, je requiers votre aide car je crains que la sécession brouillonne des Bretons ne donne à l’Europe le pire des exemples. Chacun part de son côté, qui plus est chacun part de con côté préféré, c’est-à-dire de l’autre côté que le côté du voisin, et il est de notre intérêt commun de mettre un terme à cette dangereuse pantalonnade. Agissons immédiatement, en plein intérim, ce qui évitera à mon successeur d’endosser la responsabilité d’une opération militaire.

Dans l’esprit de Louis Le Brigantin, dit le bien nommé, dit l’inamovible, dit le fanfaron, dit le navigateur, le successeur en question pourrait bien être lui-même. Mais cela, il ne le précisa pas.

Au terme d’un débat dont on imagine l’infinie complexité, il fut arrêté qu’un grand débarquement allait remettre les Bretons indociles au pas. Et quatre objectifs furent retenus : la plage du Sillon à Saint-Malo, la baie de Saint-Michel-en-grève, les dunes de Suscinio sous Sarzeau, et last but not least, l’arc de La Baule qui va du Pouliguen à Pornichet. Il ne s’agissait ni de tuer, ni même d’effrayer. Il s’agissait de contenir et tétaniser. Aux yeux de tous, Brostec finirait par choisir le camp du plus fort. Et sa clique avec.

Naturellement, ce « débarquement » n’aurait que de lointains rapports avec celui du D Day. D’abord, l’ennemi serait absent, ce qui est d’un grand avantage du point de vue stratégique. Ensuite, la technologie avait suffisamment évolué pour épargner les hommes et les machines. Le ciel serait l’apanage des drones. Et les êtres qui jailliraient pour occuper les plages seraient des robots. On se garderait, d’ailleurs, de les équiper d’armes léthales : leur mission serait de faire du bruit, un maximum de bruit, de répandre des vapeurs fumigènes, un maximum de vapeurs fumigènes, et de proclamer à voix très haute, en français, en breton, et en gallo, que la Bretagne, fière d’elle-même, redevenait la Bretagne.

– Vous ne pensez pas qu’il serait tout de même sage de pouvoir tirer des balles lbd et user de grenades de désencerclement ? questionna le conseiller chinois ?

Brigandin, qui avait, tout jeune, fait ses débuts au cabinet de Darmanin, en convint.

Après quoi fut scellé « le pacte de Lourdes » qui, en principe, n’existait pas et n’avait jamais existé. Du reste, les robots ne devaient porter aucun signe distinctif, pas plus que les drones. La « guerre propre » avait un second avantage : elle était anonyme. Et devait éclater dans deux semaines.

Trois jours plus tard, Brigandin était installé à l’Élysée avec Madame, enfin la Madame de service. Calé dans un fauteuil douillet, il appela Carhaix.

– M. le président ?

– Oui M, le président.

– Je crois qu’il serait utile que nous ayons un entretien privé. Auriez-vous la bonté de faire un saut à Paris.

Brostec se raidit.

– Et quel serait l’objet de cet entretien, M. le président ?

– La situation, M. le président. Du moins la vôtre.

Ephyse, qui ne perdait pas un mot de l’échange, fit signe à son mari que l’autre le menait en bateau. Ce qui était absolument exact. Mais Brostec ne savait que penser, et pour cause.

– Essaie de lui tirer les vers du nez, souffla-t-elle à son conjoint.

– Mais encore, M. le président ?

Brigandin sourit.

– Voyons, M. le président, cela va de soi. Les temps changent, non ?

Brostec était perdu.

– M. le président, il me faudrait au moins un texte, un mémorandum, un ordre du jour.

– Mais je vous propose, M. le président, un échange tout-à-fait informel, d’homme à homme, hors caméras, hors micros. Cela ne vous engage à rien, que je sache.

Ephyse leva les yeux au ciel.

– Le lieu, bats-toi sur le lieu, lui chuchota-t-elle à l’oreille.

Brostec respira un bon coup.

– Vous comprendrez, M. le président, que cela ressemble à une convocation. Je ne peux accepter.

Brigandin s’amusait beaucoup. Une lueur perverse brilla dans ses yeux.

– Vous ne voulez pas venir à Paris, M. le président ?

– Vous rendre visite à Paris, je ne le refuse pas, M. le président. Mais en privé, c’est une autre affaire.

– Je vous comprends parfaitement, M. le président. Voulez-vous que nous convenions d’une étape intermédiaire ?

Brostec se rengorgea.

– Cela me paraîtrait plus convenable, M. le président.

– Eh bien, retrouvons-nous à Vitré, M. le président. Pourquoi pas à l’ancien château de François Fillon, celui qui végète dans sa cellule ?

– Vitré ! C’est parfait, M. le président. Mais puis-je vous demander l’objet de cette conversation ?

Brigandin avait le regard et la voix du matador en fin de partie.

– Enfin, Brostec, de votre démission, évidemment…

Il faut que je quitte ce mec vite fait, songea Ephyse.

Hervé Hamon.
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