La Bretagne largue les amarres [Chapitre 19 - Partie 1]

Bernadette Soubirous apparut dans les nuages

Bernadette Soubirous apparut dans les nuages...

Et la nouvelle tomba comme s’abat le couperet. Lassalle, Jean Lassalle était mort. Vous me direz qu’à son âge, c’était dans l’ordre des choses. Ou bien vous imaginerez quelque accident champêtre : un déjeuner sur l’herbe, et puis la gorge qui s’étrangle, bloquée par un délicat morceau de jambon cru longuement et méticuleusement séché sous les claies, et puis les tapes dans le dos inopérantes, et puis les pompiers qui tardent et qui trouvent le président français couleur violet définitif.

Mais rien de tel. Jean Lassalle était mort assassiné, la carotide tranchée net par un coup de cutter furtif, si furtif qu’il ne pouvait provenir que de l’entourage officiel. L’enquête piétinait et s’affolait. On soupçonna un général de la garde personnelle, lequel fut innocenté après son suicide. On soupçonna une journaliste en vue, mais la tache de sang sur son corsage n’était que le sang de son avant-dernier amant, blessé après une rixe avinée. On soupçonna les services secrets iraniens, mais rien de ce côté-là. On soupçonna encore le chargé d’affaires britannique qui se flattait, un jour ou l’autre, de venger la mort de Nelson à bord du Victory, mais la piste, quoique prometteuse, manquait de consistance.

Faute de tenir un coupable, on organisa une messe grandiose. Non point en l’église Notre-Dame de Paris mais en la basilique de Lourdes, que les Pyrénées dominaient. Le cercueil était plus large que d’habitude car la veuve du président avait tenu à ce que ce dernier fût enterré avec sa brebis préférée. A la sortie de la cérémonie, Bernadette Soubirous apparut entre les nuages, la technique de l’hologramme s’étant affinée depuis les campagnes du camarade Mélenchon. La sainte bergère, de la main, adressait un signe au disparu, signe d’adieu terrestre et signe de bienvenue parmi les justes. Du reste, à gauche et à droite voire au centre, plus d’un s’indigna de cette atteinte flagrante à la laïcité républicaine.

Le président Brostec, accompagné de son épouse et première ministre, tous deux entourés de leurs adversaires et rivaux, marchaient du pas de circonstance, la mine sombre. Ils avaient raison. A leur côté, le grand timonier chinois affichait une tête indéchiffrable. Mais on voyait ses pensées défiler comme sur un écran de Times Square : la realpolitik, désormais, lui dictait de se rapprocher de Paris et de s’éloigner des furieux séparatistes qui, tout à l’Ouest, lui avaient signé n’importe quoi. Il serait toujours temps de leur rappeler fermement qu’un contrat est un contrat.

Derrière, juste derrière, un petit homme rond se frottait les mains. Du moins en rêve car ses mains étaient fort occupées à en serrer d’autres. Le président du Sénat, Louis Brigandin, dit le bien nommé, dit l’inamovible, dit le fanfaron, dit le navigateur tant il possédait l’art de se faufiler entre toutes les majorités, tous les écueils, tous les courants, le président du Sénat tenait sa revanche. Il allait assurer l’intérim, et s’apprêtait à en jouir jusqu’à la dernière goutte, jusqu’à la dernière bouchée.

Il s’était soigneusement gardé de saluer Brostec, ces dissidents d’un jour, tout à leurs chamailleries incompréhensibles, ayant bafoué, à ses yeux, comme les Catalans qui s’en allaient de crise en crise, l’idée même de ce qu’est une nation. Louis Le Brigandin était certes conservateur mais point jacobin. Il entendait incarner, au Sénat, l’esprit des « territoires ». Mais quand ces derniers se laissaient aller à une bouffée nationaliste brumeuse et mal venue, quand ils noyaient dans l’hydromel l’âme de la révolution française, il jugeait bon de remettre les points sur les i, et ce sans traîner, et avec la dernière énergie.

Le bruit court – mais là-dessus les historiens sont partagés, ce en quoi ils sont eux-mêmes – que, le soir des obsèques de Jean Lassalle, Louis Le Brigandin réunit de manière éminemment informelle divers représentants des puissances étrangères. A Lourdes. L’occasion était unique : il les avait sous la main. Le lieu exact, toujours selon les historiens, est imprécis. Il est question de l’arrière-salle d’un établissement spécialisé, censé ne pas exister dans une sainte ville telle que Lourdes, mais existant néanmoins car les humains sont ce qu’ils sont.

Brigandin avait écarté les Anglais, ennemi héréditaire et ami impossible. Il avait également écarté les Russes dont l’appétit territorial est insatiable. Mais l’attaché américain était de la partie, l’allié allemand natürlich, les Italiens pour la déco, les Suisses et les Luxembourgeois pour avancer les fonds. Et, bien sûr, les Chinois étaient là car les Chinois sont partout.

Hervé Hamon.
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