La Bretagne largue les amarres [Chapitre 18 - Partie 1]

Sus aux comploteurs

Sus aux comploteurs

Un faux velours noir floqué d'hermines fluo occultait la grande fenêtre de la chambre présidentielle du château de Kerampuil. Quelle heure est-il ?... Sobrement vêtu d'un pyjama à rayures en jersey extensible, Brostec s'arrêta au retour des cabinets pour écarter légèrement le rideau. Il ne faisait pas encore jour. Comme tous ses pyjamas et ses slips, le rideau lui avait été offert par son indéfectible soutien, le sulfureux PDG d'Armor Luxure, Jean Guilly-Guilly. Le regard présidentiel balaya l'ensemble de la pièce, et quand il croisa sa tête et son pyjama dans le grand miroir, Brostec perçut pour la première fois toute la médiocrité qui émanait des lieux comme de sa propre personne.

En ce matin d'automne, le soleil semblait hésiter à se lever sur Carhaix et sur la Bretagne. Le président aussi, serait encore couché, s'il n'avait eu cette envie pressante... Président et néanmoins homme, depuis quelques temps Brostec s'inquiétait plus de l'état de sa prostate que de l'état de son pays. En fait, son patriotisme faiblissait de jour en jour. Il voulut réagir en ouvrant le rideau en grand, d'un geste auguste, comme pour prendre possession du monde. Il ne fit pas grand jour pour autant. En se grattant les coucougnettes, Brostec pensa à l'empereur de Chine qui avait embauché un larbin pour faire se lever le soleil chaque matin. Un emploi stable et grassement payé, même si le type savait qu'au moindre échec, il aurait eu la tête tranchée. Heureux Xi Jinping. Malheureux Brostec. La république légumière pouvait difficilement soutenir la comparaison avec l'empire du Milieu. Au réveil, le président de la toute jeune République de Bretagne se sentait petit, tout petit. Il aurait voulu retourner en enfance retrouver son nounours qui ressemblait tant à Xi Jinping qu'il s'était parfois imaginé suçotant les oreilles du dirigeant chinois. La solitude du pouvoir peut rendre fou. Il avait lu des trucs là-dessus. Et l'absence de la Première dame, son épouse volage, partie cavaler Dieu sait où, lui pesait. "Gast ! Il m'aurait fallu une Yvonne De Gaulle ou une Bernadette Chirac, une femme dévouée à mes côtés, en ce jour si important". Il se rappela les paroles proférées la veille par son philosophe préféré, qui n'était autre que le jardinier du château de Kerampuil, un hétéro à l'ancienne, comme lui : "Dame ! Avec les femmes, pour alors, y a plus moyen".

La réalité pénétra l'esprit embrumé du président, infusant lentement son poison. La veille au soir, l'ordre avait été donné, et Brostec savait qu'au premier rayon de soleil, les quatre comploteurs présumés allaient être arrêtés, transportés et jetés dans les geôles du fort du Taureau. Même s'il aurait préféré les prisons de Nantes, lui qui aimait tant fredonner la chanson de Tri Yann, lann didou didou dann didou di lann di lann didou didou dann, un peu l'équivalent armoricain du wap-doo-wap américain cher à Franck Sinatra.

La loi bretonne interdisait toute arrestation avant potron-minet, mais le jour tardait à se lever, et plus le lever du jour tardait, plus Brostec doutait. Avait-il pris la bonne décision ? Etait-il en train d'entamer un virage dictatorial en coffrant ses opposants ? Ne risquait-il pas d'y prendre goût ? Un seul mot aurait suffi pour faire annuler l'opération... Pendant qu'il remontait son slip à rayures, un rayon de soleil perça les nuages et vint frapper son bide livide et proéminent comme un coup de poignard. Trop tard ! En enfilant ses chaussettes, ce matin-là, il réalisa à quel point il détestait les rayures.

La parution de la dernière livraison de Torpenn fit, comme prévu, l'effet d'une bombe. Marie-Joëlle Auvin de Burelle, Sigrid Chevènement, Juan Marcel de Villiers et Jean-Jérôme de Nérac croupissaient déjà dans un cul de basse fosse. Gavé d'histoires de coucheries par les journaux à scandale et la téloche à deux balles, le peuple était content de faire l'économie de toute réflexion politique. Une partie de son opposition ainsi muselée, avec l'assentiment quasi général, Brostec aurait dû être ravi. Pourtant, au château, l'atmosphère devint morose. Le président ne supportait plus les hermines. Les rayures lui occasionnant des troubles de la vision, il jeta son pyjama à la poubelle et décida de dormir nu. Bientôt, les bagadoù lui provoquèrent des acouphènes, le kouign-amann lui donna de l'eczéma, et le chouchenn déclencha un œdème de Quincke qui lui faisait danser le jabadao comme s'il avait un essaim d'abeilles sous la plante des pieds.

Gérard Alle.
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