La Bretagne largue les amarres [Chapitre 17 - Partie 2]

Pas né du dernier crachin

Pas né du dernier crachin

Le tagueur du cimetière de Carhaix avait raflé la mise. Odile Madec, le chien de chasse de Torpenn, l’hebdomadaire satirique qui flinguait à vue, s’y était précipitée sitôt alertée par un coup de fil anonyme. Elle avait gavé son smartphone de photos des tombes taguées, souriant aux attributs associés aux acteurs du petit théâtre politique breton – y compris au #torchecul adressé à son patron, Jean-Guy Spézet. Elle restait cependant intriguée par les deux sinogrammes du monument aux morts. Il faudrait qu’elle en cause à un vieux camarade de son père, un ex-militant maoïste de la région nantaise du feu Parti communiste marxiste-léniniste de France dissous durant les turbulentes années 1970 et qui avait terminé sa carrière solidement établi au ministère de l’Éducation nationale, inspecteur général de chinois.

Mais avant d’élucider les mystères de Pékin, il fallait déjà songer à la Une du prochain numéro, à l’article explicitant les « qualités » de celles et ceux dont les noms avaient été bombés sur des tombes – déjà, Odile Madec se faisait un plaisir de tirer au clair les qualifications de #gigolo1 et #gigolo2  – et pister le mystérieux tagueur du cimetière. Que voulait-il donc indiquer avec ce tir aux pigeons nourri et accusateur ? Quels comptes cherchait-il à solder ?

Tanguy Brostec savait pertinemment que Marie-Joëlle Auvin de Burelle, reine des intrigues et patronne du Parti authentiquement français, manigançait en coulisse. Les « grandes oreilles » de son service de renseignement, dont Xi Jinping avait proposé de compléter gracieusement la formation par un stage de six mois auprès de ses aimables agents du Guoanbu, l’avaient informé de ses calculs et basses manœuvres. Il fallait reconnaître à la Burette un talent affirmé pour les combinaisons improbables et un culot paré d’ingénuité. Il lui avait été rapporté qu’après avoir mis Sigrid Chevènement et Juan Marcel de Villiers dans sa poche, elle n’avait pas hésité une seconde à démarcher Xi Jinping jusque dans son refuge de La Baule et à lui faire un numéro de charme !

La président breton sentait que la partie s’annonçait serrée : il fallait à la fois circonvenir son homologue chinois qui n’était pas né du dernier crachin même si les laminaires de Lanildut le rajeunissaient et mettre hors d’état de nuire son opposante de Loire-Atlantique à la langue trop bien pendue. Et, à vrai dire, dans le stratagème qu’il élaborait pour parvenir à ses fins et édifier la grande muraille qui protégerait la Bretagne des assauts jacobins et de ses ennemis, son idée de récupérer le granite des chapelles et calvaires était à oublier. Il fallait la mettre sur le compte des vapeurs de Baijiu qui embrumaient encore son cerveau…

L’essentiel était d’abord de se débarrasser de la sournoise Burette et de ses affidés, lointains héritiers de personnalités décaties, Sigrid Chevènement et Juan Marcel de Villiers. D’ailleurs, pour que le quarteron de séditieux soit au complet, Tanguy Brostec ajouta un nom à ceux des trois comploteurs : celui de Jean-Jérôme de Nérac, son chauffeur et garde du corps. Il l’avait envoyé en mission d’infiltration auprès de Marie-Joëlle Auvin de Burelle pour la séduire et recueillir des confidences sur l’oreiller. Las, Jean-Jérôme avait été retourné comme une crêpe et c’est lui qui abreuvait la Burette en secrets plus ou moins éventés à propos de Brostec, sa compagne Ephyse Monnelart, sa maîtresse, les conneries de son fils Kevin, etc.

Dans le village de Trédudon-le-Moine, à la rédaction de Torpenn, la Une du numéro s’annonçait tonitruante. Odile Madec avait fini par convaincre Jean-Guy Spézet de publier deux photos de tags du cimetière, celles où s’affichaient « Tanguy Brostec #Pantin » et « Marie-Joëlle Auvin de Burelle #GrenouilleDeBénitier ». Quant au titre, elle n’avait pas lâché le morceau : ce serait « Les tombes font la bombe ». Et au-delà des explications de texte sur les uns et les autres, elle comptait bien rédiger un encadré sur les deux sinogrammes. Elle avait contacté l’ex-maoïste inspecteur général de chinois retraité, réfugié dans le vignoble breton près de Nantes, à Maisdon-sur-Sèvre, mais le bougre n’avait pas encore daigné répondre.

Brostec tenait son plan machiavélique. Dès le lendemain à l’aube, les chaussettes à clous téléguidées par les agents de son service de renseignement, le Breizh Titourerezh, arrêteraient les quatre factieux. Ils seraient illico presto enfermés au fort du Taureau, en baie de Morlaix, qui avait retrouvé sa vocation de prison.

Frank Renaud.
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