La Bretagne largue les amarres [Chapitre 16 - Partie 2]

Le fossoyeur-tagueur a frappé

Le fossoyeur-tagueur a frappé

Il n’est mandaté par personne pour faire ce qu’il va faire. Ni par le Pé de Brostec, ni par Burette, ni par le parti de l’ANKOU -quoiqu’il aurait bien aimé en être mais pour d’autres raisons- ni par le FROC, et encore moins par le PRI. Les autres groupuscules, les dissidents, il les ignore superbement.

Lui, il œuvre pour sa chapelle et pour la beauté du geste. En loup solitaire.

Fossoyeur-tagueur.

Ça en jette davantage que la bande de Kevin qu’il connaît pour avoir éconduit le quatuor à coups de pied au cul, même les filles, quand ils squattaient le cimetière -son cimetière- pour s’envoyer des shots au rhum arrangé en fumant de la weed. Après, il ramassait les joints, il mélangeait l’herbe au tabac blond de sa bouffarde. Même que ça le faisait planer une heure ou deux, jusqu’à capter les vibrations des étoiles et entendre les morts faire la conversation.

Enfin, pas tous les morts. Juste ceux partis depuis peu, comme s’ils n’avaient pas terminé de dire ce qu’ils avaient à dire, qu’ils désiraient solder leurs lots de conversations entamées de leur vivant.

Bref, la bande de Kevin, eux, c’étaient des amateurs, des petits joueurs gaulés par les Pandores au moindre écart, pas plus tard que la semaine dernière.

Lui, ça serait autre chose. Là, il y allait avoir du sport !

La nuit affale ses voiles sur la capitale de Bretagne. Les allées du cimetière s’enténèbrent.

Cela fait une heure que l’homme a sonné la cloche pour avertir ses derniers visiteurs qu’il faut laisser les morts à leur nuit éternelle. Il a refermé les portes, cadenassé les grilles des entrée Ouest et Est, puis, regagné ses pénates. Là, il s’est dessapé de sa sur-blouse et d’un bleu de travail car il lui a fallu opérer tout à l’heure une réduction d’un défunt pour faire de la place à un nouveau venu ; il a incinéré les débris du cercueil, mis de côté les poignées, les ferrures pour les revendre à un ferrailleur pas regardant. Le macchabée portait une alliance accrochée à sa phalange. L’homme l’a replacée soigneusement dans la boîte de réduction.

Il n’est pas un voleur.

Le voici. Il s’avance masqué entre les 2037 concessions, les bombes acryliques dans sa musette. Il a repéré auparavant les concessions échues dans l’année, signalées par un petit panneau qu’il a lui-même fiché en terre, sur lequel est écrit : « LE PROPRIÉTAIRE DE CETTE TOMBE EST PRIÉ DE SE FAIRE CONNAÎTRE ».

Ça le fait doucement rigoler.

Il voudrait bien voir ça, un jour, pris au mot. Le défunt se relever pour aller signer à la Mairie le renouvellement ou l’abandon de son bail...

Famille Kervell, famille Auvin, famille Juhel, famille Alle, Kervella, Cario, Bellec, Burel, Jourdaa...

Et sur le marbre nu, le granit poli, sans déborder sur les lettres dorés des patronymes des défunts -respect quand même, il n’est pas un profanateur-, l’homme bombe des noms auxquels il ajoute un attribut distinctif : Tanguy Brostec#Pantin ; Ephyse Monnelart#MissBécassine ; Marie-Noëlle Auvin de Burelle#MissGrenouilleDeBénitier ; Maurice Lefranc#Goret ; Yann Storlock#Faucheuse ; Corentin Lossec#gigolo1 ; Jean-Jérôme de Nérac#gigolo2 ; Paol ar C’horr#larbin et Jean-Guy Spézet#torchecul.

Mais on n’arrête pas un homme en si bon chemin : sur l’ossuaire, il tague les noms de Sigrid Chevènement#Mérule, de Juan-Marcel de Villiers#Clovisdemesdeux, même celui de Lassale#Ricard y passe.

On dirait qu’il y a pris goût !

L’homme pense n’avoir oublié personne.

Ah ! mais si bien sûr ! Encore un, et la boucle sera bouclée.

Il fait demi-tour, se plante devant le monument aux morts, et sur la stèle, en lettres rouges, il bombe le nom du dirigeant chinois. Et comme il a des lettres -dans un temps reculé, avant de devenir le factotum du cimetière, il a fait des études de commerce et trois ans de chinois pour marchander avec eux-, c’est dans la langue de Mao qu’il calligraphie : 西平#despote.

Demain matin, il ouvrira les grilles, reviendra sur les lieux du crime selon la formule consacrée. Alors, découvrant les tombes taguées, il simulera des cris d’orfraie. Il en avertira aussitôt le Maire, bien sûr, et dans la foulée, sans en référer à l’administré, il téléphonera depuis un poste fixe aux journaux du Télégramme et de Ouest-France.

Et à Torpenn pour commencer.

Que les journaleux en fassent leurs choux-gras et que le bon peuple rigole un peu.

- Allo, Odile Madec...

Elle va adorer le style. L’homme imagine la Une demain, qu’il lira au café du coin. Question photo, la Madec aura l’embarras du choix.

«  Si j’étais vous, j’irais faire un petit tour du côté du cimetière de Carhaix... »

Et voilà.

La Bête est presque réveillée.

Fabienne Juhel.
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