La Bretagne largue les amarres [Chapitre 16 - Partie 1]

Le bedeau prépare un mauvais coup

Le bedeau prépare un mauvais coup

On laissera ici nos deux présidents à leurs tractations, leurs premières dames à leurs moutons, les moutons d’icelles à leurs corbeilles florales aux couleurs de la jeune république, les Chinois à leur tord boyau frelaté et la bande de Kevin à leur dance-floor sous la grande Ourse, car les Condés on bien fini par les relâcher, ces jeunes idéalistes écervelés.

Sauf que la roche tremblante d’Huelgoat branle toute seule désormais et de manière tout à fait inopinée, même que le dragon de Saint-Michel de Braspart, qui roupillait tranquille depuis des lustres sous les semelles de l’Archange, en a l’échine frémissante ; sous les paupières closes, ses prunelles papillonnent.

La Bête va bientôt se réveiller.

La Bretagne n’est-elle pas une terre sismique ?

De leur côté, la plaque ibérique et la plaque apulienne ont décidé d’une rencontre au sommet. Ça risque de tanguer salement.

Laissons faire la nature...

Mais avant que le Diable ne finisse par jaillir de sa boîte tectonique, sortons un dernier joker, offrons-nous un petit divertissement de derrière les fagots et remettons, sans tarder, l’église au milieu du village.

Ecce homo. L’artisan au prélude sismique. Citoyen lambda, certes, mais pas modèle. Faut pas charrier non plus. Et qui commence à en avoir foutrement marre de ce bordel à ciel ouvert qu’est devenue la Bretagne.

Nous tairons son nom. Il y a en déjà beaucoup trop dans cette histoire, beaucoup trop d’acronymes aussi -un électeur ne retrouverait pas son bulletin-, beaucoup trop de politicards se passant et repassant les plats, se défroquant, se refroquant, cocufiés par leur femme, leur maîtresses, leurs amis, leurs amants, leurs courtisans. Beaucoup trop de bretonnitude, de celtitude, de cochon mariné au gros sel.

Beaucoup trop de Chinois aussi.

Rien que ceux-là déjà, notre homme ne peut les blairer. Il les tient responsables du grand bordel.

Lui, il habite ici par hasard. Il n’est pas Breton, bien qu’il soit taiseux par nature. Le référendum, le Breizhit, les Bigoudens, les Léonards, la couronne de Sainte Anne, l’interceltique guérandaise, les châteaux en Bretagne, même les mouettes, il s’en fiche royalement.

Il n’a pas voté hier, il ne votera pas davantage demain.

Il est hors radar. Sans portable, sans connexion, sans voiture, juste un biclou de compétition qu’un arrière petit fils du Blaireau lui a cédé pour trois fois rien.

Lui, il aime le silence.

Il a même signé pour ça.

Depuis une décennie, il œuvre pour la sécurité, la salubrité et la tranquillité publiques, le maintien du bon ordre et de la décence.

Il est le porteur de clés, le bedeau de l’église Saint Pierre, le fossoyeur. Il est le grand ordonnateur des concessions. Le factotum attitré des deux cimetières de la capitale de Bretagne. Il règne sur le peuple des morts, les préserve de la rumeur du monde.

Sonne la cloche, vienne l’heure. Et le voici refermant les grilles de l’enclos sur les défunts.

Il en arpente les 2 hectares qu’il connaît comme sa poche, au bec, sa bouffarde, les poings dans les poches, serrés. 

Et depuis cette nuit, il pourra ajouter à sa carte de visite : tagueur…

Ça l’a pris il y a une semaine, en lisant Torpenn dans le bar du coin, le seul canard qui le fasse encore sourire, si c’est un sourire ce rictus épinglé sur sa face de taiseux. Parce qu’une idée était en train de germer dans sa matrice neuronale.

Très vite, il s’est procuré des bombes de peinture acrylique Molotow Premium : une jaune pour leurs foutus ajoncs, une verte pour leur foutue celtitude, une noire et une blanche en hommage à l’hermine et une rouge pour rendre la monnaie de leur yuan à ces foutus Chinois, plus une paire de gants Montana en latex et un masque de protection respiratoire 3M600 pour se protéger des solvants.

Putain, si les macchabées le voyaient ! Ils sortiraient fissa de leur trou de terre pour prendre la tangente du côté des vivants.

Mais non, les morts dorment de leur sommeil minéral, figés dans la poussière graniteuse. Indifférents au grand bazar.

Ses achats, il est allé les faire dans plusieurs magasins de bricolage, à vélo : Rostrenen, Gourin, Quintin, Guingamp. il a même poussé jusqu’à Quimper pour être certain qu’on ne remonterait pas sa piste. Payé cash. Remonté sur son biclou sans assistance électrique : 56 km en 3h52. Rincé qu’il était le gars quand il a retrouvé son  logement de fonction à l’entrée Est du cimetière.

Fabienne Juhel.
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