La Bretagne largue les amarres [Chapitre 14 - Partie 2]

Recycler le granit des chapelles

Recycler le granit des chapelles !!!

Tanguy Brostec fut impressionné par l’équipement dont était pourvue l’immense salle du manoir. Paol l’invita à s’installer face à l’écran géant, dans un fauteuil en simili cuir pivotant sur un pied chromé. Un à un défilèrent devant lui des visages qui lui étaient familiers. Ministres et conseillers lui tinrent tous le même discours. En aucun cas n’accorder la moindre confiance à ce diable de Xi Jinping. Celui-ci avait établi des contacts avec des pays étrangers et le risque était réel qu’il fasse envahir la Bretagne afin de l’utiliser dans un projet nébuleux à dimension internationale. Le président demanda de préciser, ils n’en savaient pas davantage.

Brostec se souvint alors de son rêve éthylique. Cette grande muraille érigée entre la Bretagne et la France sur laquelle il cheminait. Il avait toujours été un tantinet superstitieux, il croyait même dur comme fer aux prémonitions, bien qu’il n’en ait jamais fait état. Lui revint en tête l’une de ses promesses électorales et pas la moindre : construire un mur infranchissable à ceux qui ne montreraient pas patte blanche.

D’avoir été sournoisement manipulé à pleines bolées d’alcool de riz le convainquit que le moment était venu de passer à l’action et de contrecarrer les plans de l’autre face de lune. Il exposa calmement son intention à ses collaborateurs. Leurs mines se renfrognèrent. Tous se souvenaient d’un certain pingouin qui avait eu le même projet outre-Atlantique, ce qui d’ailleurs lui avait valu son trône. Alors chacun chercha des obstacles propres à lui faire changer d’avis. La construction d’une telle muraille prendrait un temps infini.

― Les Chinois y sont bien parvenus. Les Bretons ne sont pas plus cons qu’eux, ni plus fainéants !

Où l’installerait-on ? demanda un autre.

― À la limite où se pratiquait la langue bretonne. La frontière linguistique, ça ne vous rappelle rien, bande d’ignares ?

Il s’emportait. L’intervenant affiché à l’écran lui fit remarquer que cela excluait une bonne partie de la Loire-Atlantique et même du bassin rennais où l’on n’avait jamais vraiment parlé breton.

― Et alors ? La Burette n’a qu’à la garder, sa Loire-Atlantique. Ça lui évitera de nous les casser, les burettes !

S’installa un silence pesant, la Bretagne à cinq départements, ils avaient tous milité pour, voilà que leur chef était prêt à la renier. Il fallait trouver un autre argument, imparable celui-ci.

― Hé, Tanguy, les pierres pour construire ton mur, tu vas les trouver où ?

C’était un aspect du problème que Brostec n’avait pas envisagé. Il resta perplexe quelques secondes, mais il faut croire que le baijiu était favorable à la germination des idées géniales.

― Il faut du bon et solide granite, de la pierre bretonne, quoi. Vous êtes d’accord ?

Certes, mais les carrières commençaient à être épuisées. Elles ne suffiraient pas. Qu’à cela ne tienne, Tanguy avait déjà trouvé la parade.

― Pourquoi il n’y a plus beaucoup de granite ?

― Parce qu’il a déjà été utilisé.

― Et pour construire quoi, je vous prie ?

Les différents monuments furent énumérés. Les châteaux bien sûr, les halles, les maisons, les édifices religieux.

C’était là que Brostec les attendait. Des chapelles, il y en avait partout, des calvaires, il était impossible de faire un kilomètre sans rencontrer un Jésus cloué à sa croix. Il fallait récupérer ce que la religion avait dilapidé à tort et à travers. Surtout que l’entretien des-dites bâtisses coûtait une fortune aux municipalités !

― Mais Tanguy, tu oublies que les Bretons sont croyants ? S’ils n’ont plus de lieux où aller prier, qu’est-ce qu’ils vont devenir ?

Brostec se gratta la tête, conscient de s’aventurer en terrain mouvant.

― Il leur restera les églises. Un lieu de culte dans chaque ville, c’est bien suffisant pour honorer le tout-puissant.

La proposition du président était tout simplement hallucinante. Perdre l’appui des autorités ecclésiastiques en ces temps difficiles équivalait à se jeter tout vif dans les brasiers de l’enfer. Paol ar C’horr, qui suivait les débats, en était presque à regretter d’avoir récupéré son patron. Brostec s’enflammait, surpris lui-même de la fertilité de ses méninges après la gueule de bois carabinée qui l’avait traqué au réveil.

― Vous m’avez bien dit que l’autre grenouille de bénitier de Marie-Joëlle Auvin de Burelle était en train de magouiller derrière notre dos ?

Ne voyant pas où il voulait en venir, les conseillers n’eurent d’autre choix que d’entériner du bout des lèvres.

― Eh bien, ça lui fera les pieds qu’on s’attaque à son fonds de commerce.

Daniel Cario.
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