La Bretagne largue les amarres [Chapitre 14 - Partie 1]

Réveiller le président, sauver la Bretagne

Réveiller le président, sauver la Bretagne !

Tanguy Brostec mit plus de douze heures à reprendre connaissance, étant passé sans transition d’un état comateux à un sommeil profond, où le hantèrent des rêves étranges. Il soliloquait en une langue que lui-même ne comprenait pas, errait sur un mur d’une hauteur ahurissante et qui s’étirait à perte de vue sur des centaines de kilomètres. Il croisait des êtres tout aussi singuliers avec des espèces d’abat-jour en guise de couvre-chef. Il demandait à l’un d’entre eux où il se trouvait. Le petit bonhomme joignait les mains sur sa poitrine avec une petite révérence d’une grâce exquise, puis haussait les épaules en affichant une mine navrée. Alors Tanguy répétait en français sans davantage de succès. Il ne lui restait plus que le breton.

« Eh bien, sur la grande muraille ! répondait le Chinois dans la même langue, en haussant les épaules face à une inculture aussi manifeste.

― Mais quelle muraille ? s’impatientait Brostec.

― Voyons, celle qui sépare la Bretagne de la France. »

C’est alors qu’il se réveilla. Tout d’abord, il se demanda où il se trouvait. Une chambre haute de plafond, des tentures tirées et des tapisseries aux motifs compliqués, le lit à baldaquins où il était allongé. Il tenta de se redresser. Une migraine d’une violence inouïe fit tout chavirer tandis qu’une douleur atroce à l’arrière du crâne lui irradia dans tout le corps. Il valait mieux attendre avant de tenter quoi que ce soit.

Comment avait-il atterri dans cette pièce où il était certain de n’avoir jamais mis les pieds ? Ni le reste d’ailleurs. Il s’efforça de rassembler ses souvenirs. Il avait rendez-vous avec… Avec qui au fait ? Un petit bonhomme comme celui de son rêve. Oui, c’était cela… Il se rappelait également avoir longuement discuté. De quoi ? Mystère. Ah si. Il était reçu par son excellence Xi Jinping qui ressemblait au doudou de son enfance, dont il suçait les oreilles. La réminiscence lui fit monter les larmes aux yeux. Le président lui avait extorqué des promesses invraisemblables à propos du brevet protégeant le kouign-amann, l’exploitation du breizhonium et d’autres choses encore. Il avait bu, beaucoup, une cochonnerie dont l’évocation lui provoqua aussitôt une nausée irrépressible, qu’il réussit cependant à refouler avant d’avoir dégobillé. Le goût qui lui resta dans la bouche était douceâtre, écœurant. Il se leva tant bien que mal, le plancher craqua sinistrement. Une glace était accrochée au mur en face du lit. Il tituba jusqu’à pouvoir s’y mirer.

― Gast ! Qui c’est çui-ci ? marmonna-t-il d’une voix pâteuse.

Il réalisa alors que c’était son propre reflet que lui renvoyait le miroir. Une onde d’angoisse le fit frissonner jusqu’à la moelle. Il avait le teint d’un jaune citron, le blanc des yeux n’était plus blanc, mais jaune lui aussi, les lèvres avaient pris la même couleur. Bref, il comprit que ce foutu alcool de riz dont son hôte l’avait abreuvé, en veux-tu en voilà, l’avait frappé d’une sinisation dans laquelle il ne se reconnaissait plus. Le baïjiu, s’appelait cette saloperie, un nom à faire vomir avant même d’y avoir goûté.

À ce moment-là, un grincement se produisit dans son dos. Tanguy se tint aussitôt sur le qui-vive, se demandant qui allait apparaître dans l’entrebâillement de la porte qui s’entrouvrait lentement.

― Ça y est, vous êtes enfin réveillé, patron ?

Paol ar C’horr. Qu’est-ce qu’il fichait là ?

― Tu peux me dire où je suis ?

― C’est moi qui vous ai amené. Faut dire que vous en teniez une bonne hier soir quand je vous ai récupéré au Castel.

Brostec se passa la main sur l’occiput.

― Et ça, c’est toi aussi ?

― Je n’avais pas le choix. Mais je n’ai pas tapé trop fort…

Paol lui expliqua alors qu’il avait assisté à l’entretien avec le nommé Xi Jinping.

― Il vous a fait picoler sciemment. Vous ne saviez plus ce que vous disiez. Vous étiez prêt à lui livrer votre belle-mère s’il l’avait demandé.

― La pauvre, il y a longtemps qu’elle a arrêté de m’emmerder, ne la mêlons pas à tout ça. Paix à son âme.

― Je me suis permis de contacter vos plus fidèles collaborateurs. Cet après-midi se tient l’assemblée nationale des députés de Bretagne. Vous n’avez pas oublié ?

Gast si, ça lui était sorti de la tête.

― Et alors ?

― Il n’est pas trop tard pour faire machine arrière. Il faut prendre des précautions pour sauver l’âme de la Bretagne avant qu’elle ne passe aux mains des Chinois. Ils sont de mèche avec la Burette. Elle n’a pas digéré sa déculottée aux élections, elle est prête à collaborer avec eux. Les infos ont filtré. Ils ont un projet bizarre.

Daniel Cario.
Tags: