La Bretagne largue les amarres [Chapitre 13 - Partie 2]

La moule de Pénestin

La moule de Pénestin

Après quelques libations bien venues, Marie-Joëlle Auvin de Burelle, Sigrid Chevènement et Juan-Marcel de Villiers décidèrent qu’il était urgent de ne rien faire dans l’immédiat et de se couler dans le moule de la Bretagne libre dirigée, certes mal, mais dirigée quand même par un Brostec encore populaire. Quoique !

Décision fut prise d’entretenir une flamme revendicatrice chez le petit peuple. Sigrid Chevènement eut l’idée d’entraîner les mouvements d’opposition dans une campagne de presse réclamant des élections anticipées. Avec des arguments qui tenaient le pavé : la gestion calamiteuse de l’actuel président, ses frasques, sexuelles et autres, et celles de sa femme, la mainmise des Chinois sur les ressources du pays, l’absence de volonté de lutter contre le dérèglement climatique, une politique sociale inexistante, les restrictions de liberté. Bref, de quoi rassembler une kyrielle de mécontents de tous poils.

Marie-Joëlle se rendit aux raisons de sa jeune partenaire. Elle y vit tout de suite les avantages à en tirer. Après le fiasco de l’épisode de la plage des Rosaires, ne s’était-elle pas intéressée à la rénovation du petit patrimoine, tel que lavoirs, sanctuaires, chapelles, et débroussaillage de chemins creux. Cette période « pelles, pioches, chemins vicinaux », lui avait valu la considération d’une bonne clientèle d’amoureux de la nature.

Elle eut l’occasion de renforcer ses penchants verts grâce à la réémergence d’un dossier vieux de plusieurs décennies et abandonné faute de combattants : l’effacement du barrage d’Arzal dans le Morbihan.

Cet ouvrage construit sur la Vilaine et dit marémoteur au moment de sa construction n’a jamais produit un seul watt. En revanche, il sert à alimenter en eau toute la presqu’île de Guérande et la cité touristique de La Baule, ainsi qu’à assécher les marais de Redon.

Marie-Joëlle rencontra dans un meeting un certain Yann Bintch, dit « Narines de porcelaine », en raison de ses ailes de nez très fines et légèrement rosies par une consommation régulière de boissons alcoolisées diverses et avariées.

Cet ostréiculteur, mytiliculteur, pêcheur de boucauts et de civelles avait entraîné dans son sillage une bande de ruffians, prêts à en découdre manu militari et à faire sauter le maudit barrage, qui pourrissait de vase putride l’embouchure de la Vilaine, réduisant presque à néant la reproduction des espèces dans le Mor braz, cette mer nourricière de générations de Bretons mangeurs de poissons.

Bintch en avait gros sur la patate et trouva chez Marie-Joëlle une oreille attentive, mais un tantinet prudente, tout de même. Elle convainquit Bintch et sa bande de laisser tomber leur projet explosif.

Sous sa férule, les anti-barrage s’engagèrent dans une campagne de dénigrement de ce site, devenu un garage à bateaux polluants, une réserve d’eau dont la dépollution coûtait les yeux de la tête.

Ils s’appuyèrent également sur un événement passé presque inaperçu : la moule de Pénestin, petite cité de l’embouchure, venait d’être inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. L’effacement du barrage permettant une meilleure brassée des courants de flot et de jusant serait un gage supplémentaire de la qualité de ce joyau de la gastronomie bretonne. Un festin fut organisé sur le petit port de Tréhiguier. Des tonnes de moules marinières et autres mouclades furent englouties.

La fête faillit être gâchée et la campagne de promotion compromise par une Marie-Joëlle trop gloutonne, dégueulant des mollusques tout juste mâchés dans des flots de Muscadet. Il fallut la soustraire à la vue d’une presse avide de scandales.

Marie-Joëlle Auvin de Burelle ne pouvait pas se permettre un nouvel épisode grotesque. Yann Bintch la planqua tout le restant de la fête dans une bannette de son chalutier.

Bien que tenu secret, l’incident n’allait pas être sans conséquences sur l’avenir de ce grand dessein mondialiste d’une Bretagne souveraine. Certains membres de l’entourage de la belle blonde s’interrogeaient sur ses capacités à mener à bien un projet d’une telle ampleur. « Elle cède trop à ses pulsions. Elle ne sait pas se tenir à table », entendait-on dans les conversations. Jean-Jérôme de Nérac, l’organiste nantais aux yeux de braise, vola à son secours. Au cours d’une assemblée très hostile, il eut cette phrase témoignant d’un attachement aveugle à son amante : « Marie-Joëlle s’étend mais ne se répand pas ! ».

Louis Le Méter.
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