La Bretagne largue les amarres [Chapitre 13 - Partie 1]

L'empire des périphéries

L'empire des périphéries

« Ridicule ! ». Marie-Joëlle Auvin de Burelle postillonna quelques morceaux d’andouille de Guémené, avant de répéter en détachant les syllabes : « ri-di-cu-le ! ».

Voyant la blonde amazone du Paf hocher la tête à intervalles irréguliers, certes, mais conséquents, Juan-Marcel de Villiers pensait qu’elle approuverait son plan d’attaque pour ramener la Bretagne dans le giron d’une République française « une et indivisible », dépouillée de tous ses oripeaux socialos, crypto-cocos, islamo-gauchos.

En entendant l’austère verdict de la blonde pulpeuse, il eut un haut le cœur et faillit s’étrangler avec une tranche de saucisson dont il avait omis de démailloter la peau artificielle blanchie à la farine de froment.

« Je m’explique ! », s’empressa d’ajouter illico Marie-Joëlle, qui craignait surtout une réaction intempestive de Sigrid Chevènement à la langue bien pendue.

Elle quitta son coin de cheminée pour se placer au centre de la pièce qui s’assombrissait d’un crépuscule hivernal angoissant. Marie-Joëlle Auvin de Burelle avait le sens de la mise en scène. Elle savait se mettre en majesté.

« Inversons les abscisses et les ordonnées », dit-elle, férue qu’elle était de géométrie dans l’espace et ailleurs. « Ce que je veux dire par là », poursuivit-elle, « c’est que ce ne n’est pas la Bretagne qui doit aller à la France, mais la France qui doit se fondre dans notre péninsule multiséculaire ».

Le poète n’a-t-il pas chanté « Bretagne, centre du monde habité, tu seras un refuge pour les oiseaux pétrolés ; pour les femmes, en prison, torturées ; pour les vieillards bombardés...etc. ».

« Je sais, je sais ! Mon cher Juan Marcel ! Quand on parle de refuge, cela vous donne des boutons. Rassurez-vous ! Nous n’accueillerons pas toute la misère du monde ni toute la lie mondiale qui parcourt les océans. Bretonnisés, rénovés, débarrassés de la racaille syndicaliste, nos chantiers navals et nos arsenaux construiront une flotte à la hauteur de notre ambition mondialiste. Je dis bien mon-dia-lis-te. Nous n’allons pas demeurer sous la coupe des Chinois de Xi, qui nous pompent nos richesses et notre génie créatif, avec la complicité du Brostec et de sa putain en body. Je retiens de votre plan l’alliance avec les bastions de l’Europe de la Réaction, celle qui n’en peut plus des directives sur la défense des libertés, la courbure des bananes, la taille des palourdes, la hauteur des cages à poules et j’en passe. Contre l’Empire du milieu, nous serons l’Empire des périphéries. Contre les États-Unis d’Europe, nous deviendrons l’État unique... ».

Marie-Joëlle Auvin de Burelle fut envahie d’une chaleur tripale intense et faillit se laisser aller. Elle retint avec difficulté ces maudits mots prononcés presque un siècle auparavant : « Ein wolk, Ein reich, Ein fuhrer ! »

Elle s’approcha de la table pour s’y appuyer et calmer sa transe, saisit une bouteille de vin rouge et but au goulot. Elle poussa un soupir de jouissance. « Fi de garce ! » se dit-elle en son for intérieur. « J’ai été bonne, là ! ». L’attitude de Sigrid Chevènement et de Juan-Marcel de Villiers confirmait l’impression de Marie-Joëlle. Ils demeuraient plantés, bouche bée, devant ce plaidoyer « pro domo ». Car il s’agissait bien de ça ! Marie-Joëlle Auvin de Burelle se plaçait dans la course à la présidentielle de 2037.

Elle n’avait aucune chance dans un scrutin français. En revanche, elle pouvait l’emporter en Bretagne. Il fallait donc juguler toute velléité de retour de la péninsule dans le giron d’une France en proie au doute, à la dépression, à la neurasthénie.

La futée Sigrid avait percé les intentions de Marie-Joëlle. « Elle est gonflée, la blondasse ! Mais vaut mieux pas trop se la mettre à dos. Elle serait foutue de nous dénoncer, le Juan-Marcel et moi. J’ai pas envie de tâter des geôles de Brostec, modernisées par Xi et sa bande de gueules jaunes », pensa-t-elle avec ce sens inné d’une gamine biberonnée au lait de la politique. Raciste qui plus est : elle détestait les Asiatiques.

Moins soupçonneux, Juan-Marcel retenait surtout de la diatribe de la cheffe du Paf son intention de faire appel aux forces réactionnaires européennes. Qu’elle devienne la première chancelière de ce nouvel empire hypersouverain, pourquoi pas ! Il se remémora une formule latine, ingurgitée chez les Jésuites : « Non, nisi parendo, vincitur ! On ne la vainc qu’en lui obéissant ». Cette maxime destinée à Mère Nature pourrait bien s’appliquer à Maman de Burelle.

Louis Le Meter.
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