La Bretagne largue les amarres [Chapitre 12 - Partie 2]

Le grand complot

Le grand complot...

Sigrid Chevènement mit en branle ses réseaux : communicants, politicards et entremetteurs divers, tous triés sur le volet et systématiquement passés au détecteur de mensonges (on en trouvait désormais à moins de cent euros chez Lidl), étaient chargés de « débroussailler la lande ». Villiers, de son côté, posait des jalons dans les entrailles de la grande muette. Barbouzes, anciens de la Corse, Bretons réfractaires et officiers horripilés par les errances du président Lassalle, étaient sollicités. Cette « armée dans l’armée » devint progressivement au moins aussi puissante que l’armée tout court.

Ce soir de décembre, dans le chalet jurassien, Villiers transmis à Chevènement les dernières nouvelles de la « gaudriole des bouffeurs de crêpes ». Grâce à ses grandes oreilles, il savait tout ou presque de ce qui se passait en Armorique. Il évoqua le vol de la couronne d’Anne de Bretagne, les frasques de Brostec, les coucheries de la première dame, l’arrestation du fils Brostec, pris en flagrant délit de déversement de lisier alors qu’au même moment, son paternel, saoul comme un trappeur, bradait les bijoux de famille aux Chinois. Il brocarda la gestion erratique du dossier Breizhonium et se moqua du projet avorté de mur-frontière en granite. Il termina par la séquestration du président par un de ses conseillers, à moitié téléguidée par Christian Troadec, druide de Carhaix.

« Les cons ! », asséna à nouveau Sigrid Chevènement. On dirait un mauvais film de Cyrille Hanouna. Elle se reprit : pléonasme. Bref. Il leur manquerait plus qu’une taupe chinoise dans le cœur du réacteur...

« Taupe il y a… », dit le militaire. « Ça dépasse l’entendement », soupira la jeune femme en se dirigeant vers la cuisine, d’où elle revint avec une planche de charcuterie. « C’est du non-bio et non-vegan », déclara-t-elle, pas peu fière.

Depuis l’interdiction totale des produits phytosanitaires de synthèse, des engrais non-organiques et des plats hypertransformés, en 2031, les denrées cultivées « comme au bon vieux temps des Trente Glorieuses » étaient devenues rarissimes et ne se vendaient que sous le manteau. En offrir à ses invités constituait le comble du chic dans les milieux néoconservateurs et cryptojacobins.

Villiers exposa son plan tout en mastiquant de fines tranches de saucisson. La prise de Vitré, Fougères et Rennes précéderait le soulèvement des régiments de Vannes, Bruz et Saint-Aubin-du-Cormier. S’ensuivrait un « triple débarquement » de soldats alliés à La Torche, aux Blancs-Sablons et à Saint-Michel-en-Grève. L’Autriche-Nouvelle-Hongrie, la Pologne-Sudètes ainsi que le royaume d’Espagne, nouveaux bastions de l’Europe réactionnaire, fourniraient le gros des troupes « amies ». Les Chinois laisseraient faire - un accord secret avait été scellé avec des émissaires de Xi, qui avait largement profité de l’amateurisme du pouvoir breton mais souhaitait désormais que ce confetti de l’empire rentrât dans le rang -. Quant aux Allemands, aux Italiens et aux Anglais… ils étaient sous la coupe des Chinois.

Paris et l’Elysée seraient envahis le même jour, ainsi que les mairies de Marseille, Bordeaux, Lyon, Strasbourg et Lille, dont les premiers magistrats furent qualifiés au passage par Villiers de « saloperies décroissantes écolo-traîtres » - cela ne mangeait pas de pain et contribuait à souder la complicité qu’il entretenait avec Sigrid. Villiers et Chevènement formeraient in fine un « exécutif unifié » chargé de cornaquer l’État avant la mise en place d’une « constituante unilatérale » et l’avènement, « à moyen terme », de la « République totale ».

« On va y arriver ? », demanda Sigrid.

« Celui qui n'a pas d'objectifs ne risque pas de les atteindre », répondit l’autre en citant Sun Tzu, l’auteur de L’Art de la guerre. Tout à son euphorie, il failli déclamer l’un de ses aphorismes favoris de Jean-Marie Bigard (« C'est au pied du mur qu'on voit le mieux le mur »), mais se retint et ajouta simplement : « les planètes sont alignées ».

La troisième personne assise devant la cheminée était restée silencieuse, se contentant de boulotter de la charcutaille et de hocher la tête de temps à autres. Villiers, après avoir changé de position - les stigmates de ses furoncles le faisaient souffrir - s’adressa finalement à elle : « on peut compter sur vous, Madame de Burelle ? »

Nicolas Legendre.
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