La Bretagne largue les amarres [Chapitre 12 - Partie 1]

 La France de Clovis, de Gaulle et Copé

« La France de Clovis, de Gaulle et Copé »

« Quelle bande de cons ! ». « J’vous l’fais pas dire ».

Il était 22 h, il faisait froid, il faisait noir, c’était décembre et les hauts plateaux du Jura s’avéraient fidèles à eux-mêmes : davantage hospitaliers, en hiver, pour les lynx que pour les êtres humains. Dans la clairière se trouvait un chalet accessible uniquement en motoneige. A l’intérieur : une cheminée. Devant l’âtre : de grosses légumes de la France post-populiste.

Sigrid Chevènement ne put s’empêcher d’en remettre une couche : « Les sombres cons ». Son interlocuteur pencha la tête et fit pivoter ses mains à la manière de quelque vieux curé miséricordieux, puis acquiesça derechef. « J’vous l’fais pas dire ».

Juan-Marcel de Villiers n’était ni vieux, ni curé, ni miséricordieux. Sa pugnacité, se plaisait-il à affirmer, lui avait été transmise par son grand-père, Michel de Villiers, l’ex-général qui avait aidé Marine Le Pen à « tenir le pays » après qu’elle eut accédé à la présidence de la République, en 2022. Mais Juan-Marcel cultivait sa singularité. Enfant de sa turbulente époque, il se voulait « moins mou » et « plus souverainiste » que son aïeul. Ce petit brun n’avait jamais digéré que son grand-père, le général Michel de Villiers, fût contraint au silence éternel après qu’un journal « gauchiasse » eût fait état, photos à l’appui, de ses ébats torrides avec un robot-chien. C’était vers la fin des années 2020 et l’espèce humaine, à cette époque, n’en finissait pas de repousser les limites du progrès ou, pour le dire autrement, de la connerie.

Devenu lieutenant-colonel en 2034, auteur de plusieurs « pamphlets en sourdine », il disposait d’une aura inversement proportionnelle à son jeune âge. Sa légende devait beaucoup à ses faits d’armes en Corse : durant la présidence de Jean-Luc Méchenlon, en 2029, il avait participé à l’écrasement de la guérilla sécessionniste dans le sud de l’île de Beauté. Au prix de plusieurs bains de sang, il avait contribué à « sauver la France de l’amputation d’un membre », ainsi qu’il aimait à le claironner.

Sous Méchenlon, il avait effectué sans rechigner son « devoir », bien qu’il haïssait ce « président maoïste végan repentant », qu’il qualifiait de « cancer du saint des saints ». Le saint des saints étant, pour lui, « la France de Clovis, de Gaulle et Jean-François Copé ». Il avait vécu l’élection de Jean Lassalle à la présidence de la République comme un crime de lèse-patrie. L’indépendance de la Bretagne le plongea dans un tel état de colère que plusieurs furoncles lui poussèrent sur le séant.  Il n’avait cessé, dès lors, de grenouiller dans tous les cénacles néojacobins clandestins et autres cercles post-royalistes sinophiles, tout cela pouvant s’avérer contradictoire, mais, comme il l’affirmait, « la France justifie les moyens ».

Ses pustules ne disparurent qu’après sa rencontre avec Sigrid Chevènement.

Arrière-petite nièce du Jean-Pierre éponyme, Sigrid Chevènement collectionnait les records depuis son plus jeune âge : championne de France de Sudoku à 14 ans, major de promotion à Polytechnique, elle fut élue présidente du parti Destin français à 18 ans. Elle parlait fort et bien. Elle pouvait citer, dans une même harangue, Churchill, Booba et Saint Thomas d’Aquin. Elle avait des dreadlocks roses, une croix de Lorraine tatouée dans le cou et plus de sang-froid qu’un officier du GIGN. Un samedi soir de septembre 2031, sur le plateau de Kenza Delahousse, un Méchenlon fatigué lui lança : « votre idéologie, Madame Chevènement, c’est comme la mérule, ça ronge tout et, au final, ça meurt de n’avoir plus rien à manger ». Elle interrompit sèchement l’ancêtre : « si vous n’avez pas pris soin de badigeonner votre charpente de xylophène, Monsieur Méchenlon, je n’y suis pour rien. Sachez-le : vos ruines seront nos fondations ». Cette réplique était plus percutante que profonde, mais c’était suffisant pour propulser l’intéressée dans la stratosphère médiatique.

Ses credo : l’hypersouverainisme, l’ultranationalisme, le néorépublicanisme, l’autoritarisme et le scientisme post-industriel - un concept que seuls quelques intellectuels se réclamant du néo-onffraytisme parvenaient à décrypter -. Juan-Marcel de Villiers avait des marottes semblables. Ces deux-là étaient faits pour s’entendre. Ils se rencontrèrent à partir de février 2033, dans des lieux isolés et sécurisés. Ils évoquaient la « nécessité de ressusciter la France ». Le préalable au Grand Soir leur semblait évident : il fallait ramener la Bretagne dans le giron. De gré ou de force. « Préférablement de force », pensait Villiers.

Nicolas Legendre.
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