La Bretagne largue les amarres [Chapitre 11 - Partie 2]

Tel fils, telle paire

Tel fils, telle paire...

Ephyse est furibarde. Elle a dû virer son amant dès l’aube et prendre les choses en mains. D’abord quelques coups de fil pour s’assurer qu’Odile Madec, la fouineuse en chef de Torpenn, n’a pas une longueur d’avance. Ouf, personne ne sait rien, ils sont encore couchés, et ni la disparition du président, ni les conneries de son fils ne sont dans les tuyaux. Ensuite éclaircir cette histoire d’attaque au lisier. Donc rappeler le commissariat et leur expliquer que M. Brostec n’étant présentement pas disponible, c’est elle, sa compagne, qui lui transmettra les informations. Il lui faut simplement récupérer au plus vite le compte-rendu d’interrogatoire des prévenus. En toute discrétion, cela va sans dire.

Un mail ne tarde pas à arriver du commissariat, qui raconte par le menu, avec toutes les fautes d’orthographe d’usage, une histoire abracadabrantesque de maison secondaire, de noblesse dégénérée et de vieille tonne à lisier. Stupéfaite, Ephyse découvre l’existence de la bien nommée PRI, une ligue de Protection des Riches Immigrés. Redoutant que l’indépendance ne mette en danger leurs privilèges, et craignant tout particulièrement que leurs propriétés soient soumises aux attaques de hordes de gueux façon Gilets jaunes, ils réclament la création de zones françaises au sein même de la République de Bretagne. C’est-à-dire, grosso modo, tout le littoral, du Mont Saint-Michel à Pornic. Rien que ça !

De fait, beaucoup de jeunes Bretons se mobilisent contre ces immigrés de l’opulence : d’abord parce qu’ils ont considérablement enlaidi le littoral avec la complicité de quelques maires au sens esthétique incertain ; ensuite parce que le sentier douanier est désormais totalement mité et qu’on ne peut plus faire tranquillement le tour de la Bretagne à pied ; enfin parce que les prix de l’immobilier n’ont pas cessé d’exploser depuis des décennies et que les locaux ne peuvent plus se loger. Donc, avait fermement déclaré Kevin Brostec au commissariat, comme on disait au temps des Bonnets rouges, « RE ZO RE !!! ».

Puis le fiston décrivait l’objet du ressentiment des membres de sa bande des quatre : une propriété hideuse érigée par les très versaillais comte Charles de Mortemart de la Touffe et son épouse Philippine. L’ensemble, qui relevait tout à la fois du blockhaus et du château Ancien Régime, était ceinturé d’une haute clôture bétonnée qui, soit dit en passant, bouchait complètement la vue mer. « Faut vraiment être con pour monter un truc pareil », avait tenu à préciser Kevin. L’unique entrée était fermée d’un portail aux grilles agrémentées de piques en fleurs de lys recouvertes de feuille d’or, et bordée de piliers surmontés de deux énormes lions rugissants, en granit rose importé de Chine. Kitchissime !

« Alors on a choisi la date, poursuivait Kevin, et c’était la nuit dernière parce que mon abruti de beau-père était parti à Paris pour une réunion de la FNSEA ». Il fallait en effet déterminer les nouvelles relations avec la centrale syndicale maintenant que la Bretagne n’était plus la France. « Donc on a sorti du hangar le petit tracteur et la vieille tonne à lisier, celle qui avait servi pour le mazout de l’Amoco en 1978, quand tous les paysans étaient allés pomper la mer comme des Shadoks ». Ici pas de palettes d’épandage qui aspergent le lisier sur une largeur de plus de 20 mètres, mais un gros tuyau bricolé avec une pompe pour obtenir un jet à grosse pression. « On a pris la route discrètement sur le coup de 23 heures, en passant par tous les ribinou possibles. Quand on est arrivé, on a vu que les Mortemart de la Touffe étaient couchés, alors y avait plus qu’à ! On a sorti nos masques FFP2, à cause des odeurs, et on a déballé le matos ». Armés du jet, ils avaient d’abord maculé toute la muraille, puis ayant escaladé le mur d’enceinte, aspergé une bonne partie de la maison. Le petit-déjeuner n’allait pas sentir la fraise, chez les de la Touffe, et cette vision les avait mis en joie. Sauf que… l’alarme s’était déclenchée et ils s’étaient fait cueillir comme des bleus.

Ephyse fait une pause dans la lecture du compte-rendu. Elle est consternée. Décidément, entre l’Interceltique guérandaise à l’est, la ligue de PRI à l’ouest, une opération purin menée par des pieds nickelés, le fils du président en garde à vue, et le président à peine élu déjà disparu… être Première Dame et Première Ministre n’est pas un chemin bordé d’hortensias en fleurs ! Mais bordel de m…, que foutent les services de renseignement ?!?

Rozenn Milin.
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