Journal de survivance. 17 mars 2020 : Paris à tire d’aile

Paris au temps du Covid-19 Journal de Survivance

La rumeur enflait depuis quelques heures déjà. Lundi soir, 16 mars, 20 heures, la déclaration est tombée :  #Restezchezvous.
C’est sûr, les mots, c’est comme les armes, à force de les brandir, ils finissent toujours par servir. Alors les voici, tout crus : Etat d’Urgence, Confinement, Couvre-Feu, Guerre. Mais attention, l’ennemi n’est pas celui qu’on croit. Le virus, le voilà. Descendance funeste de trop d’animaux sacrifiés à la consommation humaine ou d’une erreur de laboratoire, Corona s’est d’abord répandu en Asie, figeant la vie des premiers touchés, la Chine, le Japon, la Corée… De loin, nous avons vu sur les réseaux nos soeurs et frères d’Asie enfermés chez eux, interdits de sortie, de magasins, les usines à l’arrêt. Les avions cloués au sol, les paquebots entravés à quai, les hôtels vidé dans la première vague. On ne s’en plaignait pas vraiment à Paris. Pas encore. Moins de files de touristes dans les musées, moins de queues devant les enseignes de luxe, moins de mariés sous le pont de Bir-Hakeim où belles Chinoises croyaient immortaliser leur bonheur éphémère dans des dentelles occidentales. Il aurait fallu peut-être alors prendre nos distances…

Mais voilà, il a fini par débarquer en clandestin un matin, ou un soir, de la carlingue d’un avion, dans les soutes d’un beau bateau blanc, dans les plis d’un vêtement, dans la caisse d’un pauvre bestiau. Invisible, sournois, il s’est insinué partout dans nos gestes et nos pensées. Et nous voici, pauvres humains, contaminés par ce corona dont nous ne savons ni comment il s’attrape, ni comment le guérir. Deux mois plus tard, c’est notre tour. Il faut couper la chaîne de transmission, nous disent les Autorités, les Comités, rompre la chaîne tout court, la chaîne qui jusqu’alors tenait notre vie. Première alerte : les fêtes, les spectacles, les expos annulées…. Nouvel ultimatum, samedi : café, bars, restaurants, boites de nuit à l’arrêt. Trois jours encore, tout s’arrête. Comme si un dieu marionnettiste suspendait tout, nos travaux, nos boulots, nos transports, tous nos transports...

#Restezchezvous. C’est le mot d’ordre. Stupeur et frissons. On veut pas crever dans nos F3. Réaction. La moitié, au moins, des Parisiens retrouvent le vieux réflexe de l’exode. A la guerre, comme à la guerre. Liliane, fais les valises ! On entasse tout pêle-mêle. Et cap à l’Ouest ! Et vive la campagne ! Est-ce bien raisonnable ? S'envoler à tire d'aile quand on nous dit : #restezchezvous... De Saint-Malo à Pornichet, de Saint-Méloir à Saint-Lyphard, nos amis, nos parents s’attendent-ils à nous voir débarquer en masse à l’aube des beaux jours quitte à leur refiler, peut-être, nos vilains virus citadins ?

C’est décidé, je reste. Pour respirer Paris qui s’endort peu à peu sous la baguette de la fée Carabosse. Glaçant et étonnament tendre à la fois, ce baiser qui ensevelit la vibrante mégapole. Eteinte la grouillante animation parigote, barricadées les devantures. Puis les bandes de séparation et les queues devant les commerces où l’on se glisse un à un, honteux comme un puceau devant son premier sex-shop. Les masques tranforment les visages en figures de carême. Mais sur les quais de Seine, près de la place Dauphine, la beauté d’un rayon de soleil réchauffe la statue équestre d’Henri IV. Sous les ponts, le flot verdâtre lèche les pavés disjoints, enfin rendus aux roucoulades des pigeons et des canards. Paris, même déserte, rayonne, bien décidée à demeurer plus que jamais lumineuse. Nous voilà, seules, sur les bords de Seine, un peu abandonnées. Et je me dis : la Saint Patrick, cela vaut bien une bière tout de même !

par Frédérique Jourdaa