Confinement insulaire

Groix (Nono)

Iles-prisons, îles-bagnes, îles-sanctuaires, îles refuges, îles-casernes, îles-lazarets… îles protégées, îles aimées…  îles confinées, îles confidentes de nos pensées et de nos pêchés.

Le confinement dans les îles est une histoire ancienne. De par le monde, des centaines d’îles  connaissent, ont connu ou connaîtront des statuts de confinement. Isolées par la mer, de superficies limitées et faiblement peuplées, elles constituent des territoires privilégiés pour l’enfermement des hommes. L’île est une prison dorée pour certains, un enfermement aux portes de l’enfer pour d’autres.

Blanqui au château du Taureau, forçats à l’île de la Quarantaine sur le Maroni en route pour les îles du Salut à Cayenne,  marins malades sur l’île de Trébéron, décédés sur l’île des Morts en rade de Brest, orphelins sur l’île de Ninoshima, au Japon, chenapans à la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer …

Il y aussi  les stars comme Marlon Brando dans l’île paradisiaque de Tetiaroa en Polynésie, les exilés fiscaux, comme Richard Branson à Necker Island dans les îles Vierges britanniques, et encore les résidents privilégiés de l’île de Fisher Island, la localité la plus riche de tous les États-Unis.

En Bretagne, la vocation pénitentiaire est heureusement révolue et les revenus des îliens sont modestes même si les écarts de revenus entre permanents et secondaires se creusent. Le confinement se vit différemment. L’île est perçue comme un cocon protecteur, par tous, résidents permanents comme secondaires. La venue de ces derniers à l’heure du Covid-19 a pu être vécue dans l’imaginaire collectif îlien comme une intrusion, difficile à gérer, dans l’entre-soi insulaire.

 Dans le contexte  présent, l’île est un bateau immobilisé à quai pour les îliens et le confinement n’est pas une découverte. Les marins le savent. Aujourd’hui encore, pour certains Sénans embarqués durant plusieurs semaines sur des plates-formes pétrolières ou à la pêche hauturière, le confinement est une réalité doublement vécue, à terre et sur l’île. Lors des épisodes tempétueux, les îles ne sont pas toujours accessibles et chacun se protège chez soi.

Actuellement, pour aller aux îles, il faut donc faire partie de l’équipage, c’est-à-dire être résident permanent. Sage mesure prise très rapidement par les maires des îles puis reprise par les préfets. Les rotations maritimes sont dorénavant réduites : elles se limitent pour certaines îles à deux hebdomadaires, le temps du ravitaillement. Celui du confinement s’écoule paisiblement. Les communes s’organisent, les commerçants s’adaptent, les îliens s’entraident.

Le confinement dans les îles bretonnes, c’est un certain art de vivre maîtrisé, voire apprécié. Le confinement réglementaire actuel ne permet plus de se rencontrer aussi aisément, de discuter sur les quais ou de boire un verre avec ses amis au bistro. A Hoëdic, chacun attend l’ouverture de la Trinquette avec une impatience toute légitime. Chacun attend aussi l’ouverture des commerces, la reprise des échanges et le démarrage de l’activité touristique essentielle pour tous.

Le plus dur à vivre pour bon nombre d’îliens aujourd’hui, c’est de ne plus  pouvoir prendre la mer, poser des casiers, gratter l’estran, se promener sur la falaise et se baigner à la plage. C’est la vie au quotidien. C’est aussi un mode de vie en prise directe avec la réalité sociale et environnementale des îles. Dans ce contexte, la phase du déconfinement s’annonce comme une nouvelle étape importante, bien délicate à mettre en œuvre. Souhaitons que le point de vue des îliens soit entendu en haut lieu…

Louis Brigand, Professeur de Géographie, Université de Bretagne Occidentale


Cette thématique a fait l’objet d’un long article documenté et référencé dans la revue en ligne The Conversation
https://theconversation.com/le-confinement-dans-les-iles-une-longue-hist...