Le secret des scoops de Pierre Péan

Mémoires impubliables

Pierre Péan n’était pas Breton, mais, originaire de Sablé sur Sarthe, il avait un tropisme très marqué vers l’Ouest. Je connaissais Pierre depuis cinquante ans. Nous avions commencé presque ensemble à l’AFP. Comment faisait-il pour dégoter les informations qui ont fait de lui l’auteur à succès que l’on sait ? Un des rares journalistes qui ait pu se permettre de vivre des droits d’auteur de ses livres pendant des décennies. Malgré ce qu’il me racontait de temps à autres je ne comprenais pas vraiment. C’est donc avec cette question en tête que je me suis plongé dans ses mémoires posthumes, un des premiers livres sortis après le confinement,  dont il m’avait parlé au cours de notre dernière rencontre (Mémoires impubliables par Pierre Péan, Ed Albin Michel).

Avait-il lui même la réponse ? À propos d’une baguette de sourcier que son père lui avait fabriqué et qui, nous assure-t-il, fonctionnait sans qu’il sache pourquoi, il écrit : « J’ai souhaité longtemps commencer mes mémoires par cette histoire de la baguette de coudrier car elle illustrait bien mon incapacité à expliquer pourquoi et comment j’ai pu mener avec succès des enquêtes souvent compliquées et produit de gros scoop. »

Par endroit il livre bien quelques trucs de base. Il apprend très vite à chercher le contact direct avec les Présidents en évitant les services de presse. Il lâche à ses interlocuteurs clé des premiers éléments de son enquête pour qu’ils aient envie de corriger, d’entrer dans la conversation. Il cherche presque toujours à avoir une pièce écrite déterminante qui le mette à l’abri en cas de poursuite (il estime avoir eu plus de 50 procès). Mais l’essentiel n’est pas là.

La « recette », pour autant que ce soit une recette est, je crois, intransmissible. Elle n’est pas de celles qu’on peut apprendre dans les écoles de journalisme (même si Pierre a un peu enseigné). Elle est même contraire à tout ce qu’on nous a appris – notamment à l’AFP- de réserve prudente à l’égard de nos sources. Elle tient à la personnalité de Pierre.

Péan ne dînait pas en ville, ou très peu. Il était timide. Mais il attirait la sympathie et même la confiance parce que ce baroudeur était profondément gentil –c’est moi qui le dit, pas lui- et qu’il donnait à ses interlocuteurs de l’empathie, parfois de l’amitié, et suscitait la confiance. « Contact, source, relation » étaient des mots qu’ils n’utilisaient pas. Trop froid. Ce qui l’intéressait c’est le degré de fascination, d’amitié ou de complicité qui pouvait s’établir avec ses interlocuteurs. D’une barbouze, souvent rencontrée en  Afrique et devenue une de ses sources, il écrit : « À force nous étions devenus, sinon amis, tout au moins copains ».

Plusieurs fois il répète qu’il rencontre « tout le monde » y compris beaucoup de personnages « pas blancs bleus ». Tous les journalistes connaissent ce plaisir de passer d’un milieu à l’autre, de rencontrer des personnes très loin de leurs opinions. Mais là où nous disons que nous n’aurions pas envie d’en faire des amis l’empathie se mettait en marche chez Pierre. Il en avait pour le Docteur Henri Martin, personnage clé de la Cagoule, mouvement d’extrême droite de l’entre deux guerres. Il en avait pour François Genoud, « le mal absolu », le « banquier suisse des nazis », l’ami et le soutien des terroristes. « Comment pouvait-on être Genoud », était une question qui le passionnait. Vraiment. Et du coup la famille de Martin lui passait des documents, Genoud lui parlait. Même dans les rares cas où il a écrit une biographie sans pouvoir parler avec son sujet il a tout fait pour établir le contact après ! Ce fut le cas avec le mystérieux Jacques Foccart dont il devint un des interlocuteurs jusqu’à la fin de sa vie.

Il adorait encore plus qu’il ne le racontait garder le contact avec ceux sur lesquels il avait écrit. C’est vrai pour les Présidents Mitterand et Chirac (passages succulents sur les coups de téléphone avec Chirac). C’était même vrai pour un vieil « ennemi » comme Omar Bongo, personnage central de Affaires africaines, le livre qui a fait de Pierre un auteur de best-seller.

Mais tout ça c’est de la « connivence », direz-vous chères consoeurs et chers confrères. Ben non. Pierre, même s’il n’était pas un journaliste comme les autres, même s’il a écrit des livres très critiques sur notre profession qui ne lui ont pas fait que des amis (TF1, Le Monde), Pierre était vraiment des  nôtres. C’était un vrai journaliste. Il avait ce quelque chose que nos interlocuteurs ont souvent du mal à comprendre, cette envie d’info, cette envie de la dire, cette envie de comprendre et de « dire des choses cachées ». Tout Pierre je crois est dans son étonnement à la sortie de Une jeunesse française, son livre sur Mitterrand, en 1994 alors que celui-ci est encore à l’Elysée. Comme d’habitude il a complété tout ce que son personnage lui a dit par une enquête très solide dans les archives et auprès de témoins qu’il a retrouvés. Le vieil homme malade lui en a dit plus qu’il n’en aurait dit à personne. La tempête médiatique sur le comportement et les opinions de Mitterrand pendant l’Occupation se déchaîne, assurant le succès du livre. Mais Pierre est triste. Il se sent presque dépossédé de son livre. Il est désolé pour son interlocuteur. Ce Mitterrand que les confrères accablent sans compréhension ce n’est pas son Mitterrand, celui qu’il aime et qu’il admire. Ils le font avec les infos de Pierre. Il aurait pu s’en douter. Il s’en est peut-être douté. Mais il n’était pas question qu’il ne dise pas ce qu’il savait.

Je ne voudrais pas finir sans évoquer deux autres traits de caractère qui ont fait de Pierre Péan un grand écrivain-journaliste. La persévérance d’abord. Tous ses livres n’ont pas reçu le même accueil des confrères et n’ont pas été des best-sellers. Y compris des enquêtes débouchant sur des scoops majeurs, par exemple le livre où il expliquait comment la France avait donné la bombe atomique à Israël dans le plus grand secret. Pierre ne s’est pas découragé.

Et puis il y avait le courage. Parmi les 50 procès il y en eut de très durs, de très menaçants. Il y eut beaucoup plus. Des préparatifs d’attentat (il devint même l’ami de son tueur !), des cambriolages, des écoutes, des surveillances, des rumeurs incessantes de menaces planant sur lui. Il a envisagé d’arrêter, de quitter le métier. Combien d’entre nous auraient tenu bon à sa place ? Il a continué. Merci Odile. Merci Raphaële. Merci Grego. Si sa famille n’avait pas tenu bon je ne suis pas sur qu’il aurait pu aller jusqu’au bout.

Jean-Claude Hazera