Confinement au pied du Haut-Atlas

Haut-Atlas

L’occasion propice pour lire, ou relire, Les Mille et Une Nuits.

Cela fait des années que je projette de relire Les Mille et une Nuits. Je voulais surtout le faire d’une façon exclusive, sans lire autre chose à côté, encore moins écrire, convaincu que la lecture de cette merveille de la littérature arabe et universelle mérite toute l’attention du lecteur, toute sa concentration.

Ma première lecture des Mille et une Nuits remonte à mes vingt ans, quatre magnifiques tomes publiés par une maison d’édition libanaise nommée Dar Al-Hayate, la maison de la vie, installée à Beyrouth. Le premier tome s’ouvre sur une très belle préface aussi anonyme que l’ouvrage lui-même ; les contes y sont illustrés chacun par un dessin représentant la principale scène, le lexique difficile expliqué en bas de page, les villes et les villages cartographiés. Je me souviens avoir fait cette lecture pendant les vacances d’été : tous les soirs, je lisais une dizaine de contes (appelés Nuits dans le texte) ; parfois, je reprenais certaines Nuits, les plus captivantes : l’histoire du barbier et de ses frères, celle d’Ali Baba et les quarante voleurs ou encore celle du cheval enchanté...  Mes soirées à la campagne, d’habitudes plates et dépourvues d’imprévu,  s’en trouvaient animées, colorées, pleines de suspenses. 
Des années plus tard, je tombe dans une librairie à Fès sur la traduction du fameux recueil en français d’Antoine Galland (1646 - 1715). Les critiques littéraires, aussi bien arabophones que francophones, sont unanimes sur la grande qualité de la traduction ; l’un d’eux l’avait même comparée à celle accomplie par Baudelaire de l’œuvre d’Edgar Allan Poe, autrement dit un travail incontestable, pour ne pas dire parfait.  Le recueil compte trois tomes d’à peu près cinq cent pages chacun.

Dès le début, je tenais à le lire avec toute la concentration possible et, surtout, sans m’adonner une autre activité intellectuelle en parallèle, ce qui explique pourquoi l’ouvrage est resté dans une étagère de ma bibliothèque des années durant. Le confinement imposé par le Covid 19 sera enfin l’occasion inespérée pour l’en retirer et en commencer la lecture.
Bien que les histoires me soient restées en mémoire depuis la lecture de mes vingt ans,  je les redécouvre avec autant de curiosité et de plaisir dans la traduction d’Antoine Galland. Mais ce sont d’autres aspects de l’ouvrage qui captent désormais le plus mon attention : la création des personnages, les techniques de narration,  les types de description, les points de vue de l’énonciation ou focalisation..., des paramètres d’écriture auxquels seuls les écrivains, les critiques littéraires et les enseignants prêtent habituellement attention.

Les heures en cette période de confinement étant aussi longues qu’un jour sans pain, la lecture, si passionnante soit-elle, ne suffit guère à les écouler ; d’autres activités s’imposent pour divertir le cerveau et lui redonner de la fraîcheur. Ces jours-ci, je fais beaucoup de jardinage : je bêche, bine, sarcle, creuse, élague  jusqu’à épuisement. C’est le grand avantage du confinement à la campagne. « Confinement de bourgeois égoïste et misanthrope, diriez-vous, qui en rappelle un autre ayant récemment suscité à l’Hexagone, et pas seulement, une salve de colères et d’indignations. » J’en conviens, à ceci près que la campagne pour moi est un lieu de vie en permanence, pas seulement une retraite périodique, encore moins un lieu de confinement. Je suis né à Tahennaoute, j’y ai grandi, y ai fait pratiquement toute ma carrière d’enseignant.  Aujourd’hui encore, je continue d’y vivre et d’y travailler. Seules les études m’y ont arraché quelques années dans ma jeunesse, le temps de terminer ma scolarité – une période que j’ai, par ailleurs, vécues comme un exil forcé.

Je termine ce billet par une anecdote tout à fait réelle : Ma femme et mes enfants ont souvent contesté mon choix de vivre à la campagne, me reprochant de les avoir privés du confort et des plaisirs de la vie en ville. Depuis l’entrée en vigueur du confinement, ils se sont ravisés, parlent même d’un choix de vie judicieux de ma part. Pour les taquiner, je leur ai proposé d’aller nous confiner à Marrakech par solidarité avec nos amis citadins. « Vas-y seul, si ça te chante ! m’a répondu mon fils. Nous ne te suivrons pas. »

Par Mohamed NEDALI :

Ecrivain marocain , qui vit à Tahanaoute,entre Marrakech et le haut-Atlas. Il a été professeur de français au lycée de cette petite ville d’où il est originaire. Mohamed Nedali a publié une dizaine de romans aux éditions le Fennec( Maroc) et éditions de l’Aube (France).