Le dessin de presse à PBM : un dangereux art d'utilité publique

La soirée Dessin de presse de Paris Breiz Media, le jeudi 11 avril, chez Art Maniak l'a montré en débordant largement de la galerie sur le trottoir : l'humour graphique attire l'œil et nourrit la réflexion critique.

Nono (Le Télégramme) Faujour (Siné Mensuel et Charlie Hebdo) Lefred-Thouron (Le Canard Enchaîné) Pakman (Siné Mensuel) et Dubouillon (Progrès de Lyon) ont raconté leur parcours et  souligné la fragilité de leur position en dépit d'un art d'utilité et de salubrité publiques. Car, on l'aura vu, l'humour n'est pas forcément la valeur la mieux partagée.

  • Y- a- t- il des toilettes à l'étage ?
  • Sais pas mais il y a encore des dessins.
  • Je ne vous demande pas les dessins, je vous demande les toilettes !
  • Je ne sais pas s'il y en a sinon, il fait nuit et vous avez des portes cochères dans la rue.
  • Je n'ai jamais pissé sous une porte cochère.
  • Y a un début à tout dans la vie !

Dans l'instant, le gars, un vieux dandy décavé roule des yeux et me saisit par le collet, me faisant prendre conscience que participer à une soirée sur le dessin d'humour avec des crayons comme Nono (Le Télégramme), Faujour (Siné Mensuel et Charlie Hebdo), Lefred-Thouron (Le Canard Enchaîné), Pakman (Siné Mensuel) et Dubouillon (Progrès de Lyon) peut ouvrir des perspectives surprenantes. Comme de se prendre un pain d'un type qui, aviné, manque visiblement de légèreté alors que, sur le moment, je n'avais même pas pensé aux ressources qu'auraient offertes les portes cochères au temps de Marcel Proust.

Platini versus Lefred-Thouron

C'est donc l'insolite qui gouverne la soirée. Par exemple, on apprend que Lefred-Thouron, dont le nom (Jean-Frédéric Cuny de la Tournelle) se dévissait, a été rebaptisé par les gars de l'Equipe. Les sportifs se sont, durant 28 ans, offerts son talent aujourd'hui béni par le Canard Enchaîné. On apprend encore qu'avant de recevoir un ballon en pleine tête de la part de Platini (fake news authentique), il peignait comme les peintres italiens. Avant encore, selon sa légende, il aurait été recueilli en forêt par des stagiaires footballeurs nancéiens en quête de champignons hallucinogènes et ils lui auraient offert sa première boîte de crayons.

Le micro ne fonctionne pas, les intervenants ne s'époumonent pas, mais on apprend plein de choses dans le tour de table qu'anime Gwenaëlle Olivier. D'abord ceci, les dessinateurs tout en continuant à agiter leur crayon- sauf Nono qui avait laissé les siens dans sa sacoche au vestiaire- sont un peu désabusés.

Des idées, un avocat, un gilet pare-balles

Selon le Saint-Politain, Faujour, ancien élève du Kreisker, le métier du dessinateur de presse  c'est  : « Avoir des idées… Un bon avocat… et un gilet pare-balles… »
Pourtant Faujour n'a pas peur lorsqu'il croque le boucher spécialisé favorable à la poursuite de   l'abattage  hallal  alors que mouton et bœufs sont contre !
Tous ont sentis un élan autour d'eux avec le massacre de Charlie, note Gwenaëlle qui blogge plus vite que son clavier. Mais il est aussitôt retombé. D'où le triomphe de l'humour noir, celui dont Oscar Wilde entendait qu'il était la politesse du désespoir. Il sourd dans le dessin de Faujour qui contemple l'alignement des linceuls du Bataclan en constatant que « le voile intégral gagne du terrain en France ! »
Avant que le pâté de campagne, le cubi Nicolas et l'andouille de Guéméné ne prennent le relais, les dessinateurs auront aussi eu le temps de dire d'où leur démangeaison leur vient.
Tous ou presque évoquent Wolinski, qui fut un grand chasseur de talents, avant de gagner les prairies célestes.

Job Lake-Barzh, l'émule breton de Luck-hic ! Luke

On parle de Reiser aussi. Nono lui rend l'hommage d'un autoportrait barbu, le « Gros Dégueulasse » finissant par connaître le « Burnes out ». Avant les pages de Ouest France ou du Télégramme, l'étudiant en philo Nono avait déjà consacré une fresque à Job Lake-Barzh, l'émule breton de Luck-hic ! Luke « qui boit plus vite que son ombre » projeté sur le mur du Flandres, le grand abreuvoir des étudiants en sciences humaines de Rennes 2. Nono affiche tout de même un penchant précoce pour l'édition  car à 21 ans, il illustre la méthode de breton de feu Per Denez.
Pakman a lui été marqué par Cardon, le sculpteur lorientais de dessins du Canard. Lui-même  est d'une ironie implacable au trait terriblement architecturé pour attraper, par le nez, cardinaux, rabbins, et imams cupides.

Le gazoual de Dubouillon

Alain Dubouillon avoue avoir été l'élève qui se rapprochait plus du radiateur que du maître. Ses dessins dans les marges laissaient donc peu de place à des annotations éventuellement désobligeantes. La suite a été brillante car avec Reiser il commence à collaborer à Tintin. Ensuite, ensemble, ils produisent Gazoual, un personnage  en osmose avec l'univers rebelle-modéré des ados qui lisent le mensuel Record (Bayard).
Faujour a eu pour maîtresse-lecture le rébarbatif mais riche d'enseignements Monde de l'Economie et pour mentors Chenez, Konk et Plantu. Mais il a pris des distances pour promouvoir la sauvegarde des écureuils du Bois de Boulogne que la chasse aux travailleurs forestiers priverait de noisettes. Suivez son regard ! Et suivez les, lui et ses pairs, car l'humour est un métier dangereux, et les dessinateurs de presse, comme les écureuils du bois de Boulogne, une espèce menacée par des patrons en quête d'économies et d'espace pour la pub. Et ça, ça empire, disent-ils !

Jean-Yves Ruaux

Expo vente jusqu'au 26 avril. Galerie Art Maniak, 10, rue Grange Batelière, 75009 Paris. Métro Richelieu Drouot